samedi 31 décembre 2022
samedi 24 décembre 2022
vendredi 11 novembre 2022
Marcel Sicard (1898-1918) Souvenons-nous
Souvenons-nous de tous ces Marcel Sicard qui sont partis au combat sans jamais vraiment imaginer qu’ils n’en reviendraient pas. Comme l’a écrit Henri Barbusse, « Ce ne sont pas des soldats: ce sont des hommes. Ce ne sont pas des aventuriers, des guerriers, faits pour la boucherie humaine[...] Ce sont des laboureurs et des ouvriers qu'on reconnaît dans leurs uniformes. Ce sont des civils déracinés »[1]
Pendant la guerre de 14-18, il est intégré au 116ème
bataillon des Chasseurs alpins. Classe 1918, matricule 1164 (recrutement Pont
Saint Esprit).
« Bien cher parents,
Deux mots pour vous donnez de mes nouvelles qui sont assez bonnes pour le moment. Désire de tout cœur que ma présente vous en trouve tous de même. Suis toujours a faire le charpentier. On monte des baraques Adrien. C'est le filon ou on en fait pas trop et pas pénible. Je pense venir bientôt en perme mais je ne sais pas le jour. J'ai passé le conseil de réforme et on ma mis apte a faire campagne alors vous voyez que j'ai changé. Il semble qu'on ma couflé avec un soufflêt, je suis bien le double que quand j'étais en en convales, mais seulement je me suis soigné ; comme lait œufs et fortifiant, j'ai pris quelque chose ! Car le major m'avait dit que si je me soigné pas, je serais bientôt poitrinaire et alors, pensé si je voulais arrivé à être dans cet état ! Mais maintenant ça va très bien, je peux aller voir fritz, je pense que je pourrais le repousser.
Je pense que Gaston doit être toujours parmi vous. J'aimerais de pouvoir venir passé quelques jours avec lui, ce qui pourrait arrivé.
Et le poulain, que fait-il ? Il doit sauter salement avec les chaleurs, il ne doit pas rester trop tranquille. Je vais vous quittez.
Recevez cher parents frères et sœurs les meilleurs baisers et caresses.
Votre fils et frère, Marcel.
Bien le bonjour aux cousins et cousines. »
Il n’aura pas l’occasion de revoir le poulain ni sa famille ; malgré son assurance de repousser fritz, un peu plus d’un mois plus tard, il tombera sous le feu ennemi, dans l’Aisne.
Voici dans quelles circonstances il perdit la vie, ce 18
septembre 1918. Le journal de marche du 116ème bataillon de chasseurs
alpins [1]
raconte cette terrible journée.
… Le bataillon quitte ses emplacements à 23 h et traverse en petites
colonnes très espacées la région dévastée de Roupy Sary, franchissant sans
dommages des zones battues par l’artillerie, qu’on ne peut éviter. (17/09)
18/09
À 2 h, tout le monde est en place dans la parallèle de départ. L’ennemi
est à quelques centaines de mètres, le chemin dans le talus duquel se terrent
les chasseurs est pris d’enfilade par des mitrailleurs, il pleut. À l’heure H, 5 h 25, gradés et chasseurs mouillés
car la pluie continue de tomber, s’élancent hors du chemin creux. Il fait nuit
noire, on se dirige à la boussole derrière le barrage roulant vers les
mitrailleuses qui claquent avec intensité.
En 1ère vague la 2ème Cie (capitaine Duhamel) et 3ème
Cie, la 1ère Cie, et un peloton de mitrailleuses avec le lieutenant
Julien. De nombreuses fusées vertes et rouges jaillissent et le barrage boche
se déclenche n’arrêtant nullement l’élan des vagues d’assaut. Les premiers prisonniers
faits sont des mitrailleurs restés à leur place jusqu’à la dernière minute. Un
épais brouillard augmente encore l’obscurité, les liaisons et l’orientation
sont très difficiles. Après une forte résistance à la voie ferrée forcée par le
tir en marchant, des mitrailleuses et des fusils mitrailleurs et où de nouveaux
prisonniers furent faits, l’objectif intermédiaire est atteint. Pendant cette
progression, un boche, après avoir fait « Kamarade », blesse le
sous-lieutenant Monteux à la figure.
À 6 h 30, l’avance continue, le bois Margerin est contourné par le sud-est,
les fractions de gauche et la compagnie de soutien le traversent. La
progression est difficile, le bois étant un chaos inextricable de ronces, fils
de fer, arbres abattus, branchages. Le caporal Deygas, à la tête de 6
pionniers, fait 15 prisonniers, dont un officier.
À la sortie du bois, 200 m à peine restent à franchir pour s’emparer de
la tranchée, objectif final, mais le feu des mitrailleuses est de plus en plus
nourri, la progression continue néanmoins et les vagues d’assaut viennent se
heurter à un double réseau de fil de fer barbelé intact, qu’on ne connaissait
pas. Protégée par nos mitrailleuses et nos VB[2], la
première vague essaie de franchir ce réseau, les boches lèvent les bras, mais
se ressaisissent peu après, leurs mitrailleuses crépitent à nouveau, fauchant
notre première vague. Le capitaine
Duhamel et une dizaine de chasseurs sont tués, une cinquantaine sont
blessés. Les chefs de section font replier leurs fractions en rampant et sous
le feu des mitrailleuses qui rasent le sol, une ligne de parapets individuels
s’établit.
L’ennemi s’acharne sur les blessés. Le brancardier Maurin veut malgré
tout leur porter secours, il s’avance en agitant son brassard et est abattu
d’une balle après avoir terminé son deuxième pansement.
À la nuit, le bataillon se reforme sur les lisières du Bois Margerin et
la préparation est reprise sur la tranchée ennemie. Le sous-lieutenant Vanemhen
commandant la 1ère Cie est blessé.
Ses restes reposent au carré de corps restitués du cimetière protestant de Saint-Chaptes.
[1] http://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr/fr/ark:/40699/e005277eaaddfa5c/5277eaaf0ca6f
[2] VB
Grenade à fusil française (du nom de son inventeur Vivien Bessières)
[1] Henri
BARBUSSE (1873-1935), Le Feu, journal d’une escouade (1916).
jeudi 20 octobre 2022
Le fromage et les vers, Carlo Ginzburg. L'histoire de Menocchio, meunier frioulan condamné pour hérésie.
« Tout était chaos, c'est-à-dire terre, air, eau et feu ensemble ; et que ce volume fit une masse, comme se fait le fromage dans le lait et les vers y apparurent et ce furent les anges… »
Voilà la conception personnelle du monde, exprimée par Menocchio, à la fin du XVIème siècle. Elle fut considérée par l'Inquisition comme hérétique et le procès qui s'ensuivit conduisit le meunier au bûcher.
C’est l’historien Carlo Ginzburg qui,
en 1980[1],
a fait connaître le destin de cet individu que rien, par sa condition sociale
ne destinait à la postérité. Il l’a fait par l’étude méticuleuse des dossiers
de tous les procès tenus contre Menocchio. Ouvrage exceptionnel tant par
l’interprétation et la mise en perspective des éléments, que par sa qualité
d’écriture. Il est devenu, à juste titre, l’ouvrage emblématique du courant de
la microhistoire, représenté par l’auteur et ses collègues du groupe Quaderni
Storici. Ce courant historiographique donne sa place au « paradigme de l’indice
», à l’individu banal, car « la singularité reconstruite prime sur la
régularité décrite [2]».
Nous sommes donc bien loin de l’histoire quantitative, dominante dès les années
50, insuffisante à elle seule pour donner une vision complète du monde d’autrefois. Sous la plume de Carlo Ginzburg, Menocchio
devient un personnage et nous découvrons à travers ses récits ce que pouvait
alors être la culture populaire, curieux mélange des ouvrages en circulation et
d’anciennes croyances médiévales. Culture moins étudiée par les historiens que
celle des élites, car beaucoup plus difficile à reconstituer.
La microhistoire, parce qu’elle
s’intéresse aux individus plus qu’aux groupes sociaux, réhabilite le récit et
Carlo Ginzburg possède aussi ce talent d’écriture. Cela a grandement contribué
au succès de l’ouvrage qui fut traduit en plus de vingt langues. Un livre à
lire ou à relire.
Pour en savoir plus sur la
microhistoire :
https://www.appy-histoire.fr/publications/465-la-micro-histoire-ou-le-paradigme-de-lindice
https://www.youtube.com/watch?v=FIFUjdxPk9s
Interview de Carlo Ginzburg :
https://www.youtube.com/watch?v=BriBOQuf8Ls
Menocchio, le film (bande annonce) :
https://www.youtube.com/watch?v=1l09NL-df3Q
jeudi 22 septembre 2022
André Félix, curé à Mérindol
Au XVIIe siècle Lourmarin et Mérindol sont les deux bastions du protestantisme provençal.
À Mérindol, André Félix est déjà curé
avant 1668. Jusqu’ à la révocation de l’édit de Nantes, il va faire
preuve de beaucoup de zèle, malgré une population à majorité huguenote. Il doit
à la fois galvaniser les quelques catholiques de sa paroisse et tenter d’y
ramener les protestants. Pierre Motet, curé de Lourmarin, dans une situation
quasi identique, évoquait ses difficultés dans un questionnaire posé par
l’évêque Grimaldi : une vie modeste avec une portion congrue de 200
livres, un casuel réduit à presque rien du fait de la faible proportion de
catholiques et des huguenots occupés à l’empêcher de faire le prône. Dans les
villages très protestants de Provence comme Mérindol, les curés sont soutenus
par leur hiérarchie ainsi que par la Société pour la propagation de la foi.[1]
En 1668, André Félix participe au
conseil de la communauté au titre de conseiller catholique, à côté de son frère
Étienne, originaire de Mallemort. À Mérindol, en 1683, sur 150 maisons, 15
seraient occupées par des catholiques. Il n'en reste pas moins qu'en 1671, la
Compagnie pour la Propagation de la Foi se plaint de sa non-résidence et décide
d'en faire part à l'évêque de Cavaillon. Peyre, dans son Histoire de
Mérindol, nous apprend que vers 1677, des plaintes à son sujet sont à
nouveau adressées à l'évêque. Ceci expliquerait peut-être l’existence d’un
dossier que j’ai eu en mains, intitulé "Pièces justifiant que le vicaire
de Mérindol ne néglige rien en ce qui concerne les religionnaires ". Il n’est pas daté précisément ; on sait
seulement qu’il est postérieur à 1677. Les pièces qui le composent sont
précédées d'une introduction signée par Félix lui-même, décrivant le contenu de
chaque élément et mentionnant comme témoins de son zèle, le vicaire général de
l'évêque et le chanoine Ribert. Félix s'adresse à l'évêque en ces termes à
propos des habitants de Mérindol : [...]
« lorsqu’ils
ont vouleu plaider pour sçavoir s'ils pourront chanter leurs psaumes hors du
temple, je l'ay supplié de ne leur accorder plus aucune des permissions qu'on a
accoustumé de donner dans le diocèze. »
La première pièce concerne la
légitimité du ministre Théophile Poyet, dont Félix prouve qu'il s'y est
intéressé et l'a vérifiée. Il s'appuie sur la déclaration interdisant aux
ministres de prêcher hors de leur lieu de résidence. Par une sommation du 9
octobre 1666, il a demandé à Théophile Poyet les preuves de son droit
d'exercice à Mérindol. En réponse, le ministre lui a exhibé l'article 24 du
synode de Manosque de mars 1665 l’affectant à Mérindol.
La deuxième pièce concerne l'année
1675 : elle relate l'interruption d'un prêche de Jean Bernard, ministre venu à
Mérindol le 21 janvier 1674. Jean Bernard est un pasteur très talentueux et
fort renommé dont l'historien catholique Achard a souligné les qualités intellectuelles
en écrivant de lui « qu'une probité épurée, un caractère bienfaisant,
une affabilité prévenante faisaient aimer Bernard par les catholiques mêmes ».
Le récit est fait ici par Joachim Jury, viguier et lieutenant de juge
catholique, à la demande de Félix avec qui il est allé interrompre la
prédication. Il s'appuie toujours sur la déclaration de 1669 à propos de la
résidence des ministres. Bernard était ministre de Manosque, et n'avait donc
pas le droit de prêcher ailleurs. Avec trois autres personnes, Félix s'est donc
rendu ce dimanche matin au temple, où il y avait "grand nombre de peuple",
évalué dans sa note introductive à 1500 à 1600 individus. Ce chiffre semble
d'abord excessif, surtout si nous considérons l'évaluation de 900 protestants
pour 1682, et si nous pensons que Félix avait tout intérêt à amplifier les
choses. Cependant, il faut tenir compte de l'exceptionnelle renommée du pasteur
de Manosque, ainsi que de la rareté des lieux de culte en Provence en cette
année 1674 ; autant de choses qui ne peuvent qu'attirer au prêche les
protestants des alentours. L'intervention se passe sans heurt. Bernard
obtempère et cesse sa prédication, alors qu'"il y eut un murmure parmi le
peuple".
La troisième pièce traite de l'affaire
du synode de Mérindol tenu en septembre 1677, illustrée par 4 éléments.
- Félix, gardien de la légalité, a
réclamé l'autorisation nécessaire à la tenue du synode ; le récit est fait par
le ministre alors en place : Théophile Poyet. Cette autorisation, explique-t-il,
se trouve chez Étienne de Chaussegros, seigneur de Mimet, député protestant au
synode. Félix se fait insistant, "refusant de se contenter du prétendu
extrait de l'ordonnance de Grignan, par maître Boer". Ce dernier est
un notaire de Mérindol dont la qualité de protestant ne peut que susciter la
méfiance du curé. Enfin, Félix profère une menace : révéler l'assemblée
synodale du 18 septembre 1677 et la prédication du même jour faite par le
pasteur Maurice, étranger à Mérindol, donc contrevenant à la loi. Poyet termine
en répétant ce qu'il a déjà dit : la pièce réclamée se trouve chez le sieur de
Mimet, commissaire protestant désigné par le comte de Grignan pour ce synode.
- À cela s'ajoute un récit fait par Étienne
de Chaussegros. Il rend compte de la visite chez lui du curé Félix, de sa
requête ainsi que des menaces, les mêmes qui avaient été adressées à Poyet.
Suit une copie de cette permission, faite à Grignan le 9 septembre 1677,
autorisant l'assemblée le 19 du même mois.
- Enfin est exhibé un extrait notarié
prouvant la nomination d’Étienne Villet comme pasteur à Mérindol. C'est un
document très éloquent sur la personnalité de ce ministre. Il connaît bien
Félix et ses harcèlements incessants. Voulant éviter la tracasserie subie par
Poyet en 1666, il fournit avant qu'on la lui demande, la justification de sa
nomination en ce lieu : l'article 34 du synode de Mérindol de septembre 1677.
Il le fait par le biais d'une sommation datée du 9 octobre 1677 avec exhibition
de l'article, « ledit sieur Félix estant coustumé non seullement de
fere observer les édits de Sa Majesté, mais même passer souvant outre avec tout
rigueurs, sans nécessité ».
- La copie de cet article 34 forme le
quatrième élément, et nomme Villet à Mérindol pour une année. Il est alors
ministre et réside à Lourmarin. Aucune contribution n'est demandée aux
habitants de Mérindol, ceux de Lourmarin continuant de pourvoir à son
entretien.
S'agissant
de pièces justificatives probablement destinées à la hiérarchie ecclésiastique,
se pose la question de leur fiabilité. Félix a pris le soin, et c'est bien
compréhensible, de présenter des récits rédigés par d'autres personnes que lui
: d'abord Joachim Jury, catholique, Étienne de Chaussegros, protestant, puis
Théophile Poyet, pasteur de Mérindol. Le texte de Villet est un acte notarié.
Il présente pour le curé un double intérêt : d'une part la citation le
concernant est une bonne preuve de son zèle, d'autre part, l'attitude de Villet
11 ans après l'affaire de Poyet, est pour lui un exemple de la crainte qu'il a
réussi à inspirer aux pasteurs. Que penser de l'attitude des protestants
(Théophile Poyet et Étienne de Chaussegros) qui ont contribué à la démarche de
Félix en fournissant des rapports écrits ? Avaient-ils vraiment le choix de
refuser ? Il est certain que non.
Un
enseignement plus large se dégage de tout cela. C'est l'ardeur antiprotestante
qui anime le curé de Mérindol, confirmée par le témoignage d’Étienne Villet que
nous pouvons considérer comme sincère. Faute de pouvoir convaincre les protestants,
André Félix fait appliquer la loi au sens le plus strict. Cependant, il a fort
à faire, car le groupe protestant de Mérindol se révèle solide et solidaire,
n'ayant pas peur d'affronter et parfois de susciter des incidents. Parmi
l'ensemble des curés que j’ai étudiés dans les villages de basse Provence
occidentale, Félix est l’un des plus actifs. Les autres apparaissent de manière
beaucoup plus effacée.
Le clergé séculier de Provence se caractérise
par un encadrement épiscopal solide, auxiliaire actif des intérêts royaux. Mérindol,
phare du protestantisme provençal, voit converger les assauts de deux évêques,
ceux d'un curé motivé, et la surveillance active d’une société de zélés
catholiques. S’y ajoutent les efforts de bien d'autres, au nombre desquels un
moine de Cadenet. Le Clergé régulier fut un autre acteur non négligeable dans
la mission de reconquête que s'était fixée l'Église Catholique.
✽
Pour en savoir plus :
Forcez-les d'entrer - Les abjurations des protestants de Basse Provence occidentale, 1661-1685, Françoise Appy
La frontière religieuse à Cadenet: 1598-1685, Françoise Appy
[1]
mardi 6 septembre 2022
Anéantir - Michel Houellebecq 2022
Parce qu’il décrit de manière extrêmement réaliste notre
société et se plaît à nous plonger dans cette sinistrose ambiante, Houellebecq
est admiré ou détesté. Il nous oblige à entrer dans le réel, et cela ne plaît
pas à tout le monde. Il se dit lui-même « écrivain de la souffrance ordinaire
». En ce sens, il est égal à lui-même dans son dernier ouvrage Anéantir.
L’objet livre est magnifique et sobre, le contenu est à la
hauteur du titre mais avec à mon sens un déséquilibre entre la première partie
et la deuxième. Enfin, c’est ainsi que personnellement, je l’ai perçu. Un début
très fort, dynamique, tous les éléments d’un bon thriller sont là : attentats
en mer, messages vidéo truqués mettant en scène la décapitation d’un ministre,
DGSI, un soupçon d'ésotérisme, tout cela dans les coulisses d’une campagne présidentielle. La lecture avance
vite. Mais alors que l’on est dans l’expectative, voilà que l’homme de la
souffrance ordinaire revient à sa nature profonde et alors l’intimité des
personnages prend le pas sur l’intrigue, : on y trouve les passions tristes habituelles
comme la mort, la maladie, la vieillesse, mais aussi les relations conjugales,
la religion, le rapport au père, le tout narré dans une précision
chirurgicale tout comme le cancer de la langue et de la mâchoire dont est
finalement affecté le héros Paul Raison.
De cette lecture, je vous livre cette petite madeleine, tant elle colle au moment présent: « Au fond, avait finalement dit Bruno à Paul, le président a une conviction politique, et une seule. Elle est exactement la même que celle de tous ses prédécesseurs et peut se résumer en une phrase : Je suis fait pour être président de la République. » Mais, c’est une fiction, toute ressemblance avec des personnages existant ou ayant existé serait purement fortuite.
Le roman commence ainsi : « Certains lundis de la toute fin novembre, ou du début de décembre, surtout lorsqu’on est célibataire, on a la sensation d’être dans le couloir de la mort ». C'est bien de cela qu'il s'agit, Michel Houellebecq nous conduit dans ce couloir de 730 pages et sa plume nous incite à l'y suivre jusqu'au bout.
Il se termine ainsi : « Nous
aurions eu besoin de merveilleux mensonges. »
dimanche 4 septembre 2022
La bienveillance à l'École, encore et toujours
Tout récemment j’ai surpris une conversation à propos de l’indispensable bienveillance des enseignants envers leurs élèves dans l’idée de projets réussis ! Et cela m’a ramené quelques années en arrière quand les éducrates ont découvert ce mot pour masquer les raisons véritables du naufrage éducatif : si les élèves échouent c’est en raison du manque de bienveillance de leurs enseignants.
Vous trouverez ci-dessous ce que j’écrivais il y a 8 ans de cela ; c’est toujours d’actualité. J’aimerais simplement insister sur l’idée que si on doit placer cette vertu au cœur de l’enseignement, alors il faut qu’elle s’applique à tous les acteurs et non seulement aux enseignants : il faut aussi éduquer à la bienveillance les élèves (devoir des familles), les parents d’élèves puisque désormais ils sont entrés pleinement dans les écoles, et, enfin et surtout, la hiérarchie, qui elle aussi a de grands progrès à faire en la matière.
🔎🔎🔎
Depuis quelques temps, on ne parle plus que de cela dans le microcosme éducatif. L’école en général, et les enseignants en particulier, doivent faire montre de bienveillance envers les élèves.
Déjà, le rapport de concertation sur la refondation de l’été 2012 y faisait largement allusion. Lorsque vous faites une recherche sur le portail officiel Eduscol, la bienveillance est partout, vous y trouvez pêle-mêle :
le guide de l’école bienveillante, la bienveillance par l’innovation, l’évaluation bienveillante, l’aide personnalisée bienveillante, la coopération bienveillante, la prise en charge inter-catégorielle différenciée et bienveillante, le travail collaboratif et bienveillant, la classe comme lieu de bienveillance et de construction des connaissances, la communication bienveillante, la parole vraie d’intention bienveillante, le climat bienveillant, l’esprit de bienveillance, l’écoute bienveillante, l’équipe bienveillante, la prise en charge bienveillante, la curiosité bienveillante, la « culture » de bienveillance, la férule bienveillante (il fallait oser !), la posture bienveillante, l’autorité bienveillante, l’accueil bienveillant, le regard bienveillant, la houlette bienveillante.
J’arrête là cet inventaire, il y en a tout autant sur Edusphère. Le lecteur avisé aura compris que l’école du futur sera bienveillante ou ne sera pas. Nous assistons en direct à la naissance d’un courant pédagogique nommé « bienveillantisme ».
En filigrane, cette lourde insistance illustre un reproche à l’endroit des enseignants, qui de toute évidence manquent cruellement de cette vertu cardinale, devenue à la mode. Que celui qui a des oreilles entende : les professeurs seraient d’abominables autocrates, dépourvus d’empathie, sévères, injustes, cruels, se complaisant à rabaisser leurs élèves, les accablant de mauvaises notes non méritées, se moquant d’eux à l’envi… L’impopularité avérée des enseignants dans la société n’avait vraiment pas besoin de ce nouveau coup.
"Disposition généreuse à l’égard de l’humanité." C’est ainsi que l’on définit le mot bienveillance. Il s’agit donc d’une qualité humaine louable. Il n’est pas question ici d’affirmer que cette vertu n’a pas sa place dans l’enseignement. Il s’agit simplement de dénoncer la mise en avant unique de cette vertu humaniste comme solution nouvelle aux résultats catastrophiques de l’école française et l’utilisation d’un raisonnement une fois de plus fallacieux que l’on pourrait résumer ainsi : l’absence de résultats à l’école trouve son origine dans le manque de bienveillance des enseignants ; si les élèves échouent c’est car leurs enseignants sont mal disposés envers eux, leur octroient de mauvaises notes, les moquent, les rabaissent. C’est une contre-vérité énorme et dangereuse car elle plaît à l’opinion. Faute de vouloir se pencher honnêtement sur les raisons de l’échec de l’école (les méthodes pédagogiques inefficaces), les éducrates font d’une pierre deux coups : ils se dédouanent de toute responsabilité (les enseignants sont malveillants) tout en restant dans leur champ idéologique qui consiste à occulter le réel. Par exemple, supprimons les notes ou les évaluations négatives : l’institution est ravie car les statistiques internes vont monter, tout en s’octroyant les lauriers de l’humanisme. On pourra nous dire dans quelques temps : vous voyez, depuis que l’école est devenue bienveillante (bonnes notes à tout le monde) les résultats ont grimpé. Restera tout de même l’épineuse question des comparaisons internationales ; une solution à mon sens porteuse serait de ne plus y participer.
Mais puisque la question de la bienveillance est à l’ordre du jour, saisissons l'opportunité pour dépasser les poncifs ci-dessus parés d’un humanisme de pacotille ; il est vrai que la bienveillance manque cruellement dans l’Éducation Nationale mais pas de la façon que l’on nous décrit.
Considérons les enseignants: ils sont le niveau zéro de la hiérarchie de cette usine à gaz, considérés comme de vils exécutants et qui pourtant tout au long des réformes qui disent la doxa, continuent contre vents et marées à tenir les classes, les élèves, leurs parents. Qui, chaque jour doivent affronter solitude, désarroi, agressions, découragement, manque de moyens devant des classes de plus en plus difficiles, des parents d’élèves de plus en plus intrusifs. Tout cela pour une reconnaissance sociale nulle et un salaire se réduisant comme peau de chagrin, parmi les plus bas en Europe. Où est la bienveillance dans cela ?
Considérons les élèves. Notre système est malveillant envers eux, on en raison de la méchanceté des enseignants, mais simplement parce que l’école ne parvient pas à les instruire tous. Notre système est malveillant enversles élèves parce qu’il ne leur permet pas de bénéficier de méthodes pédagogiques efficaces. Notre système est malveillant envers les élèves issus de classes sociales défavorisées car il ne les laisse de côté et refuse de prendre en compte les quantités de données probantes qui permettraient à leurs enseignants de les faire réussir.
Non, la bienveillance ne consiste pas à faire croire aux élèves et à leurs parents qu’ils ont réussi quand c’est faux. Elle consiste à les faire véritablement réussir. Cela impliquerait une véritable et profonde remise en question des méthodes pédagogiques officielles, ainsi que le choix audacieux de s’appuyer sur les données probantes, plutôt que sur des considérations idéologiques devenues aujourd'hui obsolètes.
Oui, je suis d’accord pour parler de bienveillance à l’école, mais honnêtement et sans se voiler la face. L’école échoue depuis des années mais ce n’est pas à cause des enseignants. Elle échoue à instruire les élèves car elle échoue à former des enseignants efficaces et à leur donner les moyens de travailler correctement. L’enseignant est sans cesse culpabilisé, infantilisé et accusé de tous les maux ; il serait temps que les véritables décideurs assument enfin leurs responsabilités, et s’ils sont véritablement convaincus du rôle de l’école publique dans la société, prennent enfin des décisions allant dans le bon sens.




