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jeudi 20 octobre 2022

Le fromage et les vers, Carlo Ginzburg. L'histoire de Menocchio, meunier frioulan condamné pour hérésie.

 


 

« Tout était chaos, c'est-à-dire terre, air, eau et feu ensemble ; et que ce volume fit une masse, comme se fait le fromage dans le lait et les vers y apparurent et ce furent les anges » 


Voilà la conception personnelle du monde, exprimée par Menocchio, à la fin du XVIème siècle. Elle fut considérée par l'Inquisition comme hérétique et le procès qui s'ensuivit conduisit le meunier au bûcher. 

C’est l’historien Carlo Ginzburg qui, en 1980[1], a fait connaître le destin de cet individu que rien, par sa condition sociale ne destinait à la postérité. Il l’a fait par l’étude méticuleuse des dossiers de tous les procès tenus contre Menocchio. Ouvrage exceptionnel tant par l’interprétation et la mise en perspective des éléments, que par sa qualité d’écriture. Il est devenu, à juste titre, l’ouvrage emblématique du courant de la microhistoire, représenté par l’auteur et ses collègues du groupe Quaderni Storici. Ce courant historiographique donne sa place au « paradigme de l’indice », à l’individu banal, car « la singularité reconstruite prime sur la régularité décrite [2]». Nous sommes donc bien loin de l’histoire quantitative, dominante dès les années 50, insuffisante à elle seule pour donner une vision complète du monde d’autrefois.  Sous la plume de Carlo Ginzburg, Menocchio devient un personnage et nous découvrons à travers ses récits ce que pouvait alors être la culture populaire, curieux mélange des ouvrages en circulation et d’anciennes croyances médiévales. Culture moins étudiée par les historiens que celle des élites, car beaucoup plus difficile à reconstituer.

La microhistoire, parce qu’elle s’intéresse aux individus plus qu’aux groupes sociaux, réhabilite le récit et Carlo Ginzburg possède aussi ce talent d’écriture. Cela a grandement contribué au succès de l’ouvrage qui fut traduit en plus de vingt langues. Un livre à lire ou à relire.

Pour en savoir plus sur la microhistoire :

https://www.appy-histoire.fr/publications/465-la-micro-histoire-ou-le-paradigme-de-lindice

https://www.youtube.com/watch?v=FIFUjdxPk9s

Interview de Carlo Ginzburg :

https://www.youtube.com/watch?v=BriBOQuf8Ls   

Menocchio, le film (bande annonce) :

https://www.youtube.com/watch?v=1l09NL-df3Q

 

 

 

 



[1] Le fromage et les vers, Carlo Ginzburg, publié en 1976 et traduit en français en 1980

[2] Jean-Yves Grenier.

jeudi 22 septembre 2022

André Félix, curé à Mérindol

    Au XVIIe siècle Lourmarin et Mérindol sont les deux bastions du protestantisme provençal.

        À Mérindol, André Félix est déjà curé avant 1668. Jusqu’ à la révocation de l’édit de Nantes, il va faire preuve de beaucoup de zèle, malgré une population à majorité huguenote. Il doit à la fois galvaniser les quelques catholiques de sa paroisse et tenter d’y ramener les protestants. Pierre Motet, curé de Lourmarin, dans une situation quasi identique, évoquait ses difficultés dans un questionnaire posé par l’évêque Grimaldi : une vie modeste avec une portion congrue de 200 livres, un casuel réduit à presque rien du fait de la faible proportion de catholiques et des huguenots occupés à l’empêcher de faire le prône. Dans les villages très protestants de Provence comme Mérindol, les curés sont soutenus par leur hiérarchie ainsi que par la Société pour la propagation de la foi.[1]

        En 1668, André Félix participe au conseil de la communauté au titre de conseiller catholique, à côté de son frère Étienne, originaire de Mallemort. À Mérindol, en 1683, sur 150 maisons, 15 seraient occupées par des catholiques. Il n'en reste pas moins qu'en 1671, la Compagnie pour la Propagation de la Foi se plaint de sa non-résidence et décide d'en faire part à l'évêque de Cavaillon. Peyre, dans son Histoire de Mérindol, nous apprend que vers 1677, des plaintes à son sujet sont à nouveau adressées à l'évêque. Ceci expliquerait peut-être l’existence d’un dossier que j’ai eu en mains, intitulé "Pièces justifiant que le vicaire de Mérindol ne néglige rien en ce qui concerne les religionnaires ".  Il n’est pas daté précisément ; on sait seulement qu’il est postérieur à 1677. Les pièces qui le composent sont précédées d'une introduction signée par Félix lui-même, décrivant le contenu de chaque élément et mentionnant comme témoins de son zèle, le vicaire général de l'évêque et le chanoine Ribert. Félix s'adresse à l'évêque en ces termes à propos des habitants de Mérindol : [...] 

« lorsqu’ils ont vouleu plaider pour sçavoir s'ils pourront chanter leurs psaumes hors du temple, je l'ay supplié de ne leur accorder plus aucune des permissions qu'on a accoustumé de donner dans le diocèze. »

        La première pièce concerne la légitimité du ministre Théophile Poyet, dont Félix prouve qu'il s'y est intéressé et l'a vérifiée. Il s'appuie sur la déclaration interdisant aux ministres de prêcher hors de leur lieu de résidence. Par une sommation du 9 octobre 1666, il a demandé à Théophile Poyet les preuves de son droit d'exercice à Mérindol. En réponse, le ministre lui a exhibé l'article 24 du synode de Manosque de mars 1665 l’affectant à Mérindol.

        La deuxième pièce concerne l'année 1675 : elle relate l'interruption d'un prêche de Jean Bernard, ministre venu à Mérindol le 21 janvier 1674. Jean Bernard est un pasteur très talentueux et fort renommé dont l'historien catholique Achard a souligné les qualités intellectuelles en écrivant de lui « qu'une probité épurée, un caractère bienfaisant, une affabilité prévenante faisaient aimer Bernard par les catholiques mêmes ». Le récit est fait ici par Joachim Jury, viguier et lieutenant de juge catholique, à la demande de Félix avec qui il est allé interrompre la prédication. Il s'appuie toujours sur la déclaration de 1669 à propos de la résidence des ministres. Bernard était ministre de Manosque, et n'avait donc pas le droit de prêcher ailleurs. Avec trois autres personnes, Félix s'est donc rendu ce dimanche matin au temple, où il y avait "grand nombre de peuple", évalué dans sa note introductive à 1500 à 1600 individus. Ce chiffre semble d'abord excessif, surtout si nous considérons l'évaluation de 900 protestants pour 1682, et si nous pensons que Félix avait tout intérêt à amplifier les choses. Cependant, il faut tenir compte de l'exceptionnelle renommée du pasteur de Manosque, ainsi que de la rareté des lieux de culte en Provence en cette année 1674 ; autant de choses qui ne peuvent qu'attirer au prêche les protestants des alentours. L'intervention se passe sans heurt. Bernard obtempère et cesse sa prédication, alors qu'"il y eut un murmure parmi le peuple".

        La troisième pièce traite de l'affaire du synode de Mérindol tenu en septembre 1677, illustrée par 4 éléments.

- Félix, gardien de la légalité, a réclamé l'autorisation nécessaire à la tenue du synode ; le récit est fait par le ministre alors en place : Théophile Poyet. Cette autorisation, explique-t-il, se trouve chez Étienne de Chaussegros, seigneur de Mimet, député protestant au synode. Félix se fait insistant, "refusant de se contenter du prétendu extrait de l'ordonnance de Grignan, par maître Boer". Ce dernier est un notaire de Mérindol dont la qualité de protestant ne peut que susciter la méfiance du curé. Enfin, Félix profère une menace : révéler l'assemblée synodale du 18 septembre 1677 et la prédication du même jour faite par le pasteur Maurice, étranger à Mérindol, donc contrevenant à la loi. Poyet termine en répétant ce qu'il a déjà dit : la pièce réclamée se trouve chez le sieur de Mimet, commissaire protestant désigné par le comte de Grignan pour ce synode.

- À cela s'ajoute un récit fait par Étienne de Chaussegros. Il rend compte de la visite chez lui du curé Félix, de sa requête ainsi que des menaces, les mêmes qui avaient été adressées à Poyet. Suit une copie de cette permission, faite à Grignan le 9 septembre 1677, autorisant l'assemblée le 19 du même mois.

- Enfin est exhibé un extrait notarié prouvant la nomination d’Étienne Villet comme pasteur à Mérindol. C'est un document très éloquent sur la personnalité de ce ministre. Il connaît bien Félix et ses harcèlements incessants. Voulant éviter la tracasserie subie par Poyet en 1666, il fournit avant qu'on la lui demande, la justification de sa nomination en ce lieu : l'article 34 du synode de Mérindol de septembre 1677. Il le fait par le biais d'une sommation datée du 9 octobre 1677 avec exhibition de l'article, « ledit sieur Félix estant coustumé non seullement de fere observer les édits de Sa Majesté, mais même passer souvant outre avec tout rigueurs, sans nécessité ».

- La copie de cet article 34 forme le quatrième élément, et nomme Villet à Mérindol pour une année. Il est alors ministre et réside à Lourmarin. Aucune contribution n'est demandée aux habitants de Mérindol, ceux de Lourmarin continuant de pourvoir à son entretien.

            S'agissant de pièces justificatives probablement destinées à la hiérarchie ecclésiastique, se pose la question de leur fiabilité. Félix a pris le soin, et c'est bien compréhensible, de présenter des récits rédigés par d'autres personnes que lui : d'abord Joachim Jury, catholique, Étienne de Chaussegros, protestant, puis Théophile Poyet, pasteur de Mérindol. Le texte de Villet est un acte notarié. Il présente pour le curé un double intérêt : d'une part la citation le concernant est une bonne preuve de son zèle, d'autre part, l'attitude de Villet 11 ans après l'affaire de Poyet, est pour lui un exemple de la crainte qu'il a réussi à inspirer aux pasteurs. Que penser de l'attitude des protestants (Théophile Poyet et Étienne de Chaussegros) qui ont contribué à la démarche de Félix en fournissant des rapports écrits ? Avaient-ils vraiment le choix de refuser ?  Il est certain que non.

            Un enseignement plus large se dégage de tout cela. C'est l'ardeur antiprotestante qui anime le curé de Mérindol, confirmée par le témoignage d’Étienne Villet que nous pouvons considérer comme sincère. Faute de pouvoir convaincre les protestants, André Félix fait appliquer la loi au sens le plus strict. Cependant, il a fort à faire, car le groupe protestant de Mérindol se révèle solide et solidaire, n'ayant pas peur d'affronter et parfois de susciter des incidents. Parmi l'ensemble des curés que j’ai étudiés dans les villages de basse Provence occidentale, Félix est l’un des plus actifs. Les autres apparaissent de manière beaucoup plus effacée.

             Le clergé séculier de Provence se caractérise par un encadrement épiscopal solide, auxiliaire actif des intérêts royaux. Mérindol, phare du protestantisme provençal, voit converger les assauts de deux évêques, ceux d'un curé motivé, et la surveillance active d’une société de zélés catholiques. S’y ajoutent les efforts de bien d'autres, au nombre desquels un moine de Cadenet. Le Clergé régulier fut un autre acteur non négligeable dans la mission de reconquête que s'était fixée l'Église Catholique.

 

Pour en savoir plus :

Forcez-les d'entrer - Les abjurations des protestants de Basse Provence occidentale, 1661-1685, Françoise Appy

La frontière religieuse à Cadenet: 1598-1685, Françoise Appy



[1]Proche parente de la Compagnie du Saint Sacrement, la Société pour la propagation de la foi d’Aix, fondée entre 1652 et 1660 se définit ainsi : « … la Provence était encore remplie de quantités de religionnaires qui provignoient et s’estendoient même parfois. Cela fit concevoir de zélés catholiques de la province les premières pensées de surveiller dans la vigne du seigneur, pour empescher a ladvenir de pareilles entreprises. »

mardi 6 septembre 2022

Anéantir - Michel Houellebecq 2022

 


Parce qu’il décrit de manière extrêmement réaliste notre société et se plaît à nous plonger dans cette sinistrose ambiante, Houellebecq est admiré ou détesté. Il nous oblige à entrer dans le réel, et cela ne plaît pas à tout le monde. Il se dit lui-même « écrivain de la souffrance ordinaire ». En ce sens, il est égal à lui-même dans son dernier ouvrage Anéantir.

L’objet livre est magnifique et sobre, le contenu est à la hauteur du titre mais avec à mon sens un déséquilibre entre la première partie et la deuxième. Enfin, c’est ainsi que personnellement, je l’ai perçu. Un début très fort, dynamique, tous les éléments d’un bon thriller sont là : attentats en mer, messages vidéo truqués mettant en scène la décapitation d’un ministre, DGSI, un soupçon d'ésotérisme, tout cela dans les coulisses d’une campagne présidentielle. La lecture avance vite. Mais alors que l’on est dans l’expectative, voilà que l’homme de la souffrance ordinaire revient à sa nature profonde et alors l’intimité des personnages prend le pas sur l’intrigue, : on y trouve les passions tristes habituelles comme la mort, la maladie, la vieillesse, mais aussi les relations conjugales, la religion, le rapport au père, le tout narré dans une précision chirurgicale tout comme le cancer de la langue et de la mâchoire dont est finalement affecté le héros Paul Raison.

De cette lecture, je vous livre cette petite madeleine, tant elle colle au moment présent:   « Au fond, avait finalement dit Bruno à Paul, le président a une conviction politique, et une seule. Elle est exactement la même que celle de tous ses prédécesseurs et peut se résumer en une phrase : Je suis fait pour être président de la République. » Mais, c’est une fiction, toute ressemblance avec des personnages existant ou ayant existé serait purement fortuite.

Le roman commence ainsi : « Certains lundis de la toute fin novembre, ou du début de décembre, surtout lorsqu’on est célibataire, on a la sensation d’être dans le couloir de la mort ». C'est bien de cela qu'il s'agit, Michel Houellebecq nous conduit dans ce couloir de 730 pages et sa plume nous incite à l'y suivre jusqu'au bout.

Il se termine ainsi : « Nous aurions eu besoin de merveilleux mensonges. »

 

dimanche 4 septembre 2022

La bienveillance à l'École, encore et toujours


Tout récemment j’ai surpris une conversation à propos de l’indispensable bienveillance des enseignants envers leurs élèves dans l’idée de projets réussis ! Et cela m’a ramené quelques années en arrière quand les éducrates ont découvert ce mot pour masquer les raisons véritables du naufrage éducatif : si les élèves échouent c’est en raison du manque de bienveillance de  leurs enseignants.

Vous trouverez ci-dessous ce que j’écrivais il y a 8 ans de cela ; c’est toujours d’actualité. J’aimerais simplement insister sur l’idée que si on doit placer cette vertu au cœur de l’enseignement, alors il faut qu’elle s’applique à tous les acteurs et non seulement aux enseignants : il faut aussi éduquer à la bienveillance les élèves (devoir des familles), les parents d’élèves puisque désormais ils sont entrés pleinement dans les écoles, et, enfin et surtout, la hiérarchie, qui elle aussi a de grands progrès à faire en la matière.


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Depuis quelques temps, on ne parle plus que de cela dans le microcosme éducatif. L’école en général, et les enseignants en particulier, doivent faire montre de bienveillance envers les élèves.

Déjà, le rapport de concertation sur la refondation de l’été 2012 y faisait largement allusion. Lorsque vous faites une recherche sur le portail officiel Eduscol, la bienveillance est partout, vous y trouvez pêle-mêle : 

le guide de l’école bienveillante, la bienveillance par l’innovation, l’évaluation bienveillante, l’aide personnalisée bienveillante, la coopération bienveillante, la prise en charge inter-catégorielle différenciée et bienveillante, le travail collaboratif et bienveillant, la classe comme lieu de bienveillance et de construction des connaissances, la communication bienveillante, la parole vraie d’intention bienveillante, le climat bienveillant, l’esprit de bienveillance, l’écoute bienveillante, l’équipe bienveillante, la prise en charge bienveillante, la curiosité bienveillante, la « culture » de bienveillance, la férule bienveillante (il fallait oser !), la posture bienveillante, l’autorité bienveillante, l’accueil bienveillant, le regard bienveillant, la houlette bienveillante. 

J’arrête là cet inventaire, il y en a tout autant sur Edusphère. Le lecteur avisé aura compris que l’école du futur sera bienveillante ou ne sera pas. Nous assistons en direct à la naissance d’un courant pédagogique nommé « bienveillantisme ».

En filigrane, cette lourde insistance illustre un reproche à l’endroit des enseignants, qui de toute évidence manquent cruellement de cette vertu cardinale, devenue à la mode. Que celui qui a des oreilles entende : les professeurs seraient d’abominables autocrates, dépourvus d’empathie, sévères, injustes, cruels, se complaisant à rabaisser leurs élèves, les accablant de mauvaises notes non méritées, se moquant d’eux à l’envi… L’impopularité avérée des enseignants dans la société n’avait vraiment pas besoin de ce nouveau coup.

"Disposition généreuse à l’égard de l’humanité." C’est ainsi que l’on définit le mot bienveillance. Il s’agit donc d’une qualité humaine louable. Il n’est pas question ici d’affirmer que cette vertu n’a pas sa place dans l’enseignement. Il s’agit simplement de dénoncer la mise en avant unique de cette vertu humaniste comme solution nouvelle aux résultats catastrophiques de l’école française et l’utilisation d’un raisonnement une fois de plus fallacieux que l’on pourrait résumer ainsi : l’absence de résultats à l’école trouve son origine dans le manque de bienveillance des enseignants ; si les élèves échouent c’est car leurs enseignants sont mal disposés envers eux, leur octroient de mauvaises notes, les moquent, les rabaissent. C’est une contre-vérité énorme et dangereuse car elle plaît à l’opinion. Faute de vouloir se pencher honnêtement sur les raisons de l’échec de l’école (les méthodes pédagogiques inefficaces), les éducrates font d’une pierre deux coups : ils se dédouanent de toute responsabilité (les enseignants sont malveillants) tout en restant dans leur champ idéologique qui consiste à occulter le réel. Par exemple, supprimons les notes ou les évaluations négatives : l’institution est ravie car les statistiques internes vont monter, tout en s’octroyant les lauriers de l’humanisme. On pourra nous dire dans quelques temps : vous voyez, depuis que l’école est devenue bienveillante (bonnes notes à tout le monde) les résultats ont grimpé. Restera tout de même l’épineuse question des comparaisons internationales ; une solution à mon sens porteuse serait de ne plus y participer.

Mais puisque la question de la bienveillance est à l’ordre du jour, saisissons l'opportunité pour dépasser les poncifs ci-dessus parés d’un humanisme de pacotille ; il est vrai que la bienveillance manque cruellement dans l’Éducation Nationale mais pas de la façon que l’on nous décrit. 

Considérons les enseignants: ils sont le niveau zéro de la hiérarchie de cette usine à gaz, considérés comme de vils exécutants et qui pourtant tout au long des réformes qui disent la doxa, continuent contre vents et marées à tenir les classes, les élèves, leurs parents. Qui, chaque jour doivent affronter solitude, désarroi, agressions, découragement, manque de moyens devant des classes de plus en plus difficiles, des parents d’élèves de plus en plus intrusifs. Tout cela pour une reconnaissance sociale nulle et un salaire se réduisant comme peau de chagrin, parmi les plus bas en Europe. Où est la bienveillance dans cela ?

Considérons les élèves. Notre système est malveillant envers eux, on en raison de la méchanceté des enseignants, mais simplement parce que l’école ne parvient pas à les instruire tous. Notre système est malveillant enversles élèves parce qu’il ne leur permet pas de bénéficier de méthodes pédagogiques efficaces. Notre système est malveillant envers les élèves issus de classes sociales défavorisées car il ne les laisse de côté et refuse de prendre en compte les quantités de données probantes qui permettraient à leurs enseignants de les faire réussir. 

Non, la bienveillance ne consiste pas à faire croire aux élèves et à leurs parents qu’ils ont réussi quand c’est faux. Elle consiste à les faire véritablement réussir. Cela impliquerait une véritable et profonde remise en question des méthodes pédagogiques officielles, ainsi que le choix audacieux de s’appuyer sur les données probantes, plutôt que sur des considérations idéologiques devenues aujourd'hui obsolètes.

Oui, je suis d’accord pour parler de bienveillance à l’école, mais honnêtement et sans se voiler la face. L’école échoue depuis des années mais ce n’est pas à cause des enseignants. Elle échoue à instruire les élèves car elle échoue à former des enseignants efficaces et à leur donner les moyens de travailler correctement. L’enseignant est sans cesse culpabilisé, infantilisé et accusé de tous les maux ; il serait temps que les véritables décideurs assument enfin leurs responsabilités, et s’ils sont véritablement convaincus du rôle de l’école publique dans la société, prennent enfin des décisions allant dans le bon sens.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

vendredi 2 septembre 2022

L'exil de la communauté protestante du Luc

Ce texte est la version longue d’un article publié dans La Valmasque , Mémoires d’exil.(1)

La communauté protestante du Luc est mal connue en raison de la rareté documentaire. Néanmoins, grâce au registre du pasteur Bouer (2), tenu entre 1670 et 1679, aux abjurations, et autres informations généalogiques, nous pouvons en apercevoir les contours. Les protestants qui la composent viennent essentiellement du Luc ou de Solliès, mais aussi d’Antibes, Grasse, Tourrettes-sur-Loup (3).

Au XVIe siècle, dès les premières persécutions, notamment celle de la Saint-Barthélemy, Genève cette Rome protestante devient terre d’accueil pour les huguenots français. Eugène Arnaud (4) en a répertorié les habitants, individus autorisés à s’installer dans la ville « seulement pour le désir qu’ils ont de vivre selon la sainte religion évangélique ici purement annoncée. » Le livre des habitants laisse apparaître 47 protestants de Provence orientale entre 1551 et 1586, parmi lesquels deux ont le statut de bourgeois. Ils viennent de Grasse, du Luc, de Draguignan, de Tourves, d’Antibes, de Tourrettes, de Hyères, de Bargemon, de Brignoles, de Solliès, du Val, de Figuières, de Grimaud, de Cuers, de Saint-Maximin, de Bargème, de Roquebrune.

Liste des bourgeois reçus à Genève :

Liste des habitants reçus à Genève :


La fuite des protestants que l’on a appelée le grand refuge, consécutive à l’édit de Fontainebleau (5), est connue grâce à la base de données du Refuge (6). Chaque personne assistée fait l’objet d’une notice indiquant son identité, la somme reçue, parfois la destination et d’autres informations. Parfois l’individu est accompagné d’un groupe, sans que soit spécifiées les identités des membres. Pour la communauté du Luc, ces groupes représentent une soixantaine de personnes. Il est fréquent que les fugitifs soient assistés plusieurs fois, dans des lieux différents ou dans le même lieu. Tout cela rend le comptage très compliqué. J’estime le nombre des fugitifs à plus ou moins 90 individus, auxquels il faut ajouter les huit mentionnés par Eugène Arnaud, secourus à Genève par la Bourse française. 65 notices concernent des protestants de la communauté du Luc entre 1686 et 1692. Le pic du mouvement se situe entre 1686 et 1688, avec un total de 115 passages individuels.

Les villes étapes sont, dans l’ordre de fréquentation, Francfort sur le Main (29 notices), Schaffhouse (16 notices), Genève (10 notices), Neuchâtel (7 notices) et La Neuveville (7) (3 notices). Francfort sur le Main, est un passage très fréquenté. Comme indiqué plus haut, cette cité impériale luthérienne, était une étape plus qu’un lieu ; les arrivants y étaient assistés et soignés par l’Église de France de Francfort puis partaient pour d’autres destinations.

Liste des réfugiés identifiés nominativement (8) :



Liste des réfugiés secourus par la Bourse française selon E. Arnaud :

·         Charles Meissonnier

·         Judith Segond

·         Catherine Sarrasin, veuve de Guillaume Cavally

·         Veuve Rancurel

·         Guillaume Bœuf 

·         Marc Isnard 

·         Paul Honoré·         Honoré Belissin

·         Joseph Bouer, frère du pasteur du Luc

·         Joseph Bouer, fils du précédent

·         Scipion Brun de Castellane, seigneur de Caille, veuf de Judith de Legouche

·         les demoiselles de Plauchut

·         Segond

·         Henri Vitalis.

Tout fugitif désirant être accueilli dans une Église du refuge doit montrer l’attestation d’un pasteur, afin de prouver son engagement dans la foi réformée. Sans quoi, il devra faire examiner ses connaissances religieuses. Ainsi, nous apprenons que Jacques Falet « étant malheureusement tombé, a rendu gloire à Dieu à Zurich » ; cela signifie qu’après avoir abjuré, il est revenu vers sa foi d’origine, alors qu’il faisait étape à Zurich. Il en est de même pour Jacob Buisson, muni d’un témoignage « par lequel il paraît qu'il a succombé à la tentation des persécutions, n'ayant encore fait réparation mais promis à M. Richier de le faire quand il trouverait l'occasion et un lieu propre à cela. » Les fugitifs apparaissent parfois en groupes pouvant aller jusqu’à 24 personnes, comme celui de Jacques Falet, lequel reçoit 55 florins pour l’ensemble. Il est fort probable que ces personnes voyageaient ensemble et étaient issues des mêmes lieux d’origine.

Les destinations ne sont pas toujours indiquées : sur 25 mentions, 18 concernent la Hollande, 4 la Suisse et une le Brandebourg. Mais elles peuvent changer au gré des vicissitudes du voyage. Suivons le parcours de Jean Isnard et sa femme, Susanne Rue, leurs enfants, Jean, Gabriel et Catherine. Ils viennent de Coursegoules (9) et fuient en compagnie de 12 personnes, « tous sortis de France à cause de la persécution ». Après être passés par Zurich, ils arrivent à Francfort le 26 juin 1686, afin de gagner la Hollande. Après quoi, ils se rendent en Hesse. Deux mois plus tard, Susanne est à nouveau à Francfort avec son fils aîné Gabriel, chirurgien, celui-ci étant « fort malade et incommodé », ils disent vouloir aller en Suisse, et détiennent le témoignage d’un pasteur. Le père est mentionné absent. Mais on le trouve à nouveau avec sa femme, son fils Jean et sa fille Catherine à Francfort le 2 mars 1687, où ils sont à nouveau assistés, aspirant toujours à regagner la Suisse ; il n’y a plus de trace de Gabriel. Le 7 novembre 1692, ils sont à nouveau assistés à Francfort, et cette fois-ci désirent se rendre en Hollande. Ils y sont bien arrivés ; leur présence est attestée en 1696 par un document notarié.


La Hollande n’est bien souvent qu’une étape pour l’installation en Afrique du Sud. La colonie du Cap, exploitée par la compagnie néerlandaise des Indes orientales (10) est une escale sur la route des Indes. Celle-ci fait appel aux huguenots dans un souci d’aide à des coreligionnaires persécutés mais aussi pour exploiter les terres fournissant les denrées pour les voyages. Les cultures de la vigne ont jusqu’alors échoué. Le voyage est long et pénible. Il est gratuit à condition de s’engager pour un séjour d’au moins 5 ans. Les huguenots reçoivent à l’arrivée autant de terres qu’ils peuvent en cultiver avec les outils et semences nécessaires. On les installe au nord-est du Cap en un lieu qui deviendra Franschhoek, ou le coin des Français. Il y avait d’abord un long travail de défrichement, et les promesses d’aide matérielles ne furent pas toujours honorées.

Deux familles, du Luc et de Solliès sont parties pour Le Cap. Les Tireblanque (11) et les Amiel, deux patronymes que l’on trouve encore aujourd’hui en Afrique du Sud.(12)


Etienne Tireblanque, né en 1670, est le fils de Louis, tisseur à toile de Solliès et de Catherine Meissonnier. Il abjure avec son frère Pierre à Solliès en 1685, alors que son père est déjà mort. Il a alors 15 ans. On ignore le chemin qu’il a emprunté ainsi que le navire qui l’a conduit au Cap. Sa présence est attestée en 1701 quand son nom apparaît, après une escarmouche avec des pilleurs Khoikhoi (13), à Land van Waveren (14). Au tout début de son installation, il travaille avec d’autres exploitants. Le rôle des taxes de 1705 le décrit comme un petit fermier associé à un certain Joubert, sans doute Jacob, fils de Pierre. Ils possédaient quatre chevaux, dix têtes de bétail, quelques vignes et ils s’essayaient aux céréales. Après quelques années, Étienne change d’associé et travaille alors avec Jean Imbert, un Nîmois qui venait de vendre sa ferme Languedoc, à Drakenstein.

Le 3 décembre 1713, il épouse Marthe Catherine Le Fèvre, à Stellenbosch. Elle est issue d’une famille originaire de Fleurbaix en Artois, venue au Cap en 1683. Elle a 29 ans, elle est veuve de Jacques Pinard. Étienne devient le beau-père des six enfants de Marthe, mais aussi le propriétaire de plusieurs fermes à Drakenstein, Geelblomsvlei, Hartebeestkraal et Lustigaan. Dans les huit années suivantes, le couple a deux fils, Stephanus et Pieter et deux filles, Geertruy et Martha. Mais les activités tournent mal, à tel point qu’en 1725, Étienne doit demander un prêt et vendre sa ferme principale, celle de Lustigaan, à Louis Le Riche. En 1731, il a cessé ses activités, selon le rôle des taxes. Deux de ses beaux-fils, Jan et Salomon Pienaar, deviennent éleveurs et rejoignent le mouvement migratoire des trekboers (15) vers l’intérieur des terres. Étienne mourra en 1738. Pieter, son fils né en 1721, perpétuera le patronyme en se mariant avec Pétronelle Stevens ; le couple aura six enfants : Stephanus, Pieter, Maria Martha, Martha, Johannes Gerhardus, Salomon.

La présence de la famille Amiel au Cap est, elle, directement attestée par la liste de passagers du navire qui les y a conduits. Il s’agit du Wapen van Alkmaar, un bateau de type Pina construit en 1671 pour la Chambre de Zélande. Il partit de Texel, au nord du pays, le 27 juillet 1688 pour arriver à destination six mois plus tard, le 27 janvier 1689.

Mathieu Amiel, est le fils de Jean, cardeur à laine du Luc et d’Isabeau Gras. Il se marie à Susanne Aubanel, le 20 février 1679, au Luc. Ils ont eu au moins deux enfants. Susanne abjure le 13 novembre 1685, au Luc mais il n’y a pas trace de celle de Mathieu. Puis ils décident de quitter le pays et se trouvent à Neuchâtel, le 15 novembre 1687, où ils sont assistés avec leurs deux enfants. Ils continuent vers Schaffhouse, où ils arrivent le 26 novembre et reçoivent 5 florins, 24 kreuzer. Ils sont à Francfort le 13 avril 1688, où ils reçoivent, pour eux trois, une aide de 2 florins, 8 albus et disent être en transit pour la Hollande. De toute évidence, l’un des deux enfants est mort. Le 20 juin 1688, Mathieu fait partie de l’Église d’Amsterdam. Ils arrivent au Cap le 27 janvier 1689. Susanne meurt en 1689, peut-être lors de la traversée ou juste après son arrivée. En 1689, il se remarie avec Jeanne Mille. Cette Lourmarinoise née vers 1646 a eu un parcours particulièrement difficile. Quand elle arrive au Cap, elle est veuve de son deuxième époux, André Rey, qu’elle a épousé en 1681. Il n’y a pas de trace de l’abjuration du couple. Ils partent au Refuge en compagnie de leurs deux enfants. Ils sont à Genève le 15 septembre 1687, puis à Morge ; le 30 septembre, nous les trouvons à Schaffhouse.  Enfin, ils apparaissent à Francfort le 31 octobre 1687, en partance pour la Hollande avec les deux enfants. Malheureusement, le voyage, pour André, s’arrêtera là, il meurt avant le départ. Jeanne et ses deux fils s’embarquent seuls, probablement sur le Wapen Van Alkmaar. Outre les conditions matérielles du voyage, elle doit alors affronter le décès de son fils Jacques pendant la traversée. Son remariage immédiat peut nous surprendre aujourd’hui, mais on imagine facilement sa solitude, sa fragilité matérielle et émotionnelle après un parcours aussi pénible. Mieux valait être mariée pour affronter l’installation dans cette terre étrangère.  

Les arrivants recevaient des lots de terre à Drakenstein, un quartier du Cap, près de la rivière Berg. N’étant pas satisfaits de la qualité de la terre, ils firent une réclamation auprès du gouverneur et en 1694 on leur octroya d’autres terres, dans le quartier d’Oliphantshoek. Mathieu Amiel faisait partie de ces nouveaux propriétaires, sa ferme s’appellera Terre du Luc (16).Entre 1690 et 1715, Mathieu apparaît régulièrement dans les recensements des colons d’abord avec un compagnon, Antoine Martin, puis avec sa femme (17), dans le district de Drakenstein. À partir de 1695, il apparaît avec deux enfants, puis avec cinq en 1698. En 1702, il est dans le district de Stellenboch puis à nouveau dans celui de Drakenstein. Son fils François apparaît avec lui de 1711 à 1713. En 1696, Mathieu va apporter son aide à des colons en délicatesse avec la compagnie. Celle-ci interdisait aux colons de faire du troc avec les Khoikoi afin de garder le monopole des échanges commerciaux. Mais beaucoup d’entre eux, l’ignorant ou pas, s’engageaient dans ce commerce illégal. Matthieu Amiel, alors installé à la ferme du Luc à Oliphantshoek, aide les fermiers impliqués, en leur offrant le gîte pour la nuit et en leur servant de guide pour la traversée des montagnes, en échange de quelque bétail. En 1706, Matthieu manifeste son soutien à Wilhem William Adriaen van der Stel, gouverneur de la colonie, alors contesté pour son comportement arrogant et autocratique. Mathieu mourra en 1719 et Jeanne MILLE le 17 mars 1730.


Les itinéraires exacts de ces exilés pour la foi sont difficiles à reconstituer avec précision, en particulier quand il s’agit de personnes de condition modeste. Néanmoins, on  peut retenir sans se tromper, des bouleversements souvent douloureux causés par un exil qui les a conduits parfois très loin de leur terre natale. Ils ont vécu une traversée du désert qu’ils n’avaient probablement pas imaginée lorsqu’ils ont pris la décision de quitter le royaume de France. Épuisement physique, maladies, perte de proches, péril des traversées maritimes sont autant d’obstacles qu’ils ont franchis grâce à une grande solidarité entre eux et une ressource inépuisable : leur foi. Enfin, ils allaient pouvaient la pratiquer et l’afficher sans crainte aucune. Cette phrase de Martin Luther dit en quelques mots l’essence de ce que fut ce voyage obligé : « Lorsqu'arrive ce que nous ne voulons pas, alors arrive ce qu'il y a de meilleur pour nous. »












jeudi 1 septembre 2022

Le départ au Refuge

Texte introductif publié dans  La Valmasque , Mémoires d’exil.[1]

 

Tout comme la Saint-Barthélemy, les dragonnades ou la guerre des Cévennes, le Refuge occupe une place de choix dans l’inconscient collectif protestant. Un épisode dont on se plaît à retenir les aspects positifs comme la ferveur des exilés, l’accueil généreux des pays protestants, les destinées prospères dans ces pays. Mais derrière cette réalité s’en est cachée une autre : des conditions de voyage difficiles, la peur d’être pris, le choc culturel dans le pays d’accueil, les retours en France avec toutes les conséquences imaginables. Le terme Refuge s’est vite imposé pour ce qui a constitué la première grande migration européenne pour cause de liberté de conscience. On désigne aussi par ce terme l’ensemble des pays d’accueil.

En 1598, mettant un terme aux guerres de religion, le régime de l’édit de Nantes fait de la France un pays novateur, en ce sens qu’il permet juridiquement la coexistence de deux religions, alors que partout ailleurs les sujets suivent la religion du prince selon le principe cujus regio ejus religio .

Si le Refuge est en général associé à la révocation de l’édit de Nantes par l’édit de Fontainebleau du 17 octobre 1685, il ne faut pas oublier que l’exil a commencé bien avant : on parle alors du « premier Refuge », consécutif aux massacres de la Saint-Barthélemy. Les destinations étaient alors Genève, l’Angleterre ou les Provinces Unies. Tout au long du XVIe siècle, la fuite hors du royaume a été une préoccupation pour le pouvoir. L’édit de Nantes dans son article 70, à la suite de deux édits précédents, désire faciliter le retour de ces exilés protestants : il stipule que, même nés à l’étranger, ils sont toujours sujets du roi de France et n’auront aucune formalité à remplir s’ils reviennent dans un laps de temps de 10 ans.

La situation des protestants en France s’aggrave en 1661, à partir du règne personnel de Louis XIV. Dans ses mémoires, le roi écrit ceci à propos de cette année-là : « Quant à ce grand nombre de mes sujets de la Religion Prétendue Réformée, qui étaient un mal que j’avais toujours regardé, et que je regarde toujours avec beaucoup de douleur, je formai dès lors le plan de toute ma conduite avec eux… ». En collaboration avec l’Église catholique, il va faire feu de tout bois pour ramener les huguenots dans le bercail catholique : persuasion religieuse par les missions, persuasion économique par l’argent (Tiers des Économats ou « Caisse des conversions »), persuasion juridique par l’interprétation à la lettre de l’édit de Nantes, ainsi qu’une prolifération législative anti-protestante. En août 1669, le roi émet un édit interdisant la sortie du royaume pour s’installer à l’étranger sous peine de confiscation de biens et de corps.

Puis, à partir de 1681, la persuasion se fait violente avec la dragonnade du Poitou ; il s’ensuit une vague d’abjurations mais aussi l’indignation des pays protestants européens qui, dès 1681, accueillent des exilés français. C’est d’ailleurs en partie pour cela que le roi, alors soucieux de l’opinion à l’étranger, interrompt l’épisode. À partir de 1682, les interdictions de sortie du royaume se multiplient, le roi est de plus en plus préoccupé par l’éventuelle fuite de ses sujets huguenots. Sont d’abord visés ceux dont le métier pourrait fournir un moyen de transport, comme les gens de mer, mais aussi les gens de métier qui peuvent exporter leur savoir-faire (déclaration du 18 mai 1682). La déclaration du 14 juillet 1682 (complétée par celle du 7 septembre) réitère l’interdiction à tous les protestants de quitter le royaume et annule les contrats de vente et autres dispositions qu’ils auraient prises avant le départ. Mais cette abondance législative et comminatoire ne suffit pas car il est très difficile de surveiller les frontières ; c’est pourquoi, par une déclaration du 20 août 1685, le roi appelle à la dénonciation, promettant aux dénonciateurs la moitié des biens des fugitif.

En octobre 1685, Louis XIV, consolidé dans son pouvoir par ses victoires militaires, est moins sensible à l’opinion des autres puissances. C’est le moment pour généraliser les dragonnades et le bruit des « missionnaires bottés » conduit nombre de communautés à abjurer leur foi. Dès lors, le souverain, considérant « que la meilleure et la plus grande partie de nos sujets de ladite Religion Prétendue Réformée ont embrassé la Catholique » révoque sans scrupule l’édit de Nantes, par l’édit de Fontainebleau. Celui-ci, dans son article 4, annonce l’expulsion des pasteurs qui ne veulent pas abjurer, dans son article 9 réduit à 4 mois le délai de réintégration pour ceux qui sont déjà partis, et dans son article 10 confirme l’interdiction de sortie du royaume à tous les sujets, sous peine de confiscation de corps et de biens et de galères.

À peine quinze jours après l’édit de Fontainebleau, le Grand Électeur de Brandebourg , Frédéric-Guillaume 1er de Hohenzollern, publie l'édit de Potsdam afin de convier les huguenots chassés de France à venir sur ses terres, leur offrant un certain nombre d’avantages conséquents. Solidarité de foi bien sûr pour le calviniste qu’il était, mais aussi nécessité de repeupler son pays, décimé par la guerre de Trente Ans. Cet édit est largement diffusé en France, clandestinement, et a sans doute largement contribué à la prise de décision.

Le Refuge n’aurait jamais été possible sans l’aide de la diaspora en Europe, dans le souci premier d’une solidarité religieuse. Les princes protestants et les Églises ont organisé nombre de collectes d’argent pour venir en aide aux persécutés. Ainsi, en 1681, les Églises wallonnes multiplient les levées, à Amsterdam, Leyde, Haarlem. La même année, Charles II, roi d’Angleterre, lance un appel à la charité pour les huguenots par une lettre patente. Son frère Jacques II, bien que catholique, continuera cette politique. En 1682, l’électeur palatin  accorde un édit de concession pour accueillir les huguenots. Quant à la Suisse, depuis le XVIe siècle elle poursuit sa mission de terre d’accueil pour ses frères protestants. Désireuse de leur venir en aide, mais aussi consciente du risque d’être submergée par cet afflux massif, elle organise leur acheminement vers des pays dans lesquels ils pourront s’implanter définitivement. Et enfin, Francfort, cité impériale luthérienne, qui a accueilli tout au long du XVIe siècle des réfugiés protestants, décide à la fin du XVIIe qu’elle ne désire pas l’installation de réfugiés non luthériens. C’est donc l’Église française de Francfort, dont les membres sont aisés, qui va accueillir ses frères. En conséquence, Francfort ne sera pas un lieu d’installation, excepté pour des réfugiés nantis, mais une plaque tournante pour se rendre aux Provinces Unies ou dans d’autres États allemands.

Une fois l’édit de Nantes révoqué, le roi de France, toujours aussi préoccupé par cet exil massif, continue de légiférer. On trouve plus de vingt textes législatifs relatifs aux fugitifs ou à leurs biens, entre novembre 1685 et 1751, lesquels laissent apparaître la volonté de dissuader les candidats au départ ainsi que celle de faire revenir les fugitifs. Ces derniers pourront retrouver leurs biens confisqués s’ils reviennent dans les quatre mois (novembre 1685) ; l’interdiction de sortie est réitérée, assortie d’une peine à perpétuité, galères pour les hommes et réclusion pour les femmes avec peine identique pour ceux qui les aident (mai 1686) ; puis commutation en peine de mort pour ceux qui les aident (novembre 1687).

 En octobre 1685, les protestants français sont contraints d’abjurer une religion qu’ils avaient continué de pratiquer en dépit de l’adversité quotidienne. Que faire ? Rester, abjurer de bouche et non de cœur et vivre sa foi secrètement, avec tous les risques que cela comprend ? Ou quitter sa terre, ses biens, les siens parfois, fuir vers un avenir meilleur, rester fidèle à ses convictions et prendre le risque de la traversée du désert ?  Le départ ouvrait enfin une perspective. Des informations circulaient sur les routes à suivre, fournissant divers conseils pour éviter les dangers, il y avait aussi des guides ; néanmoins, rien n’était moins certain que la réussite. Mais n’oublions pas que ces huguenots avaient la foi chevillée au corps, cette « ferme assurance des choses qu’on espère ». Calvin avait suggéré en son temps : « Que ceux qui croient de n’avoir pas la force de témoigner de leur foi s’exilent ». C’est la voie que des milliers d’entre eux ont choisie.

Françoise Appy 9 mars 2022



[1] La Valmasque, Bulletin de l’Association d’Études Vaudoises et Historiques du Luberon, juin 2022, n° 122.

mardi 9 août 2022

Une abjuration au Désert

    L’acte ci-dessous est l’abjuration d’un habitant de Joucas, Jean MAGNAN, faite en 1754, c’est-à-dire pendant la période du Désert, au cours de laquelle le protestantisme est officiellement interdit. En 1685, à la révocation de l’édit de Nantes, les protestants ont abjuré en masse, devenant ces nouveaux catholiques dont on peut raisonnablement douter de la sincérité de l’engagement. D’autres ont pris les chemins du Refuge, les pasteurs ont été chassés. Il faudra attendre 1715 et Antoine Court pour qu’émergent les bases d’une restructuration, clandestine, du protestantisme.

    Nous sommes à Joucas, village du nord Luberon, historiquement très protestant, d’origine vaudoise. Le dénombrement de 1682 mentionne 140 protestants (soit 43 familles) pour 40 catholiques. Et l’abjuration du 23 octobre 1685 mentionne 229 personnes. Il est clair que, dans un tel contexte, les nouveaux convertis n’étaient pas isolés et la tentation devait être grande de retourner à sa foi d’origine.

    Cet acte d’abjuration se trouve dans le registre paroissial du curé Julien, qui en creux, est une source permettant de repérer les protestants toujours ancrés dans leur foi. En effet, hormis les abjurations, le curé notait aussi les décès de tous ces « mal-sentant » de la foi en précisant qu’ils étaient inhumés « dans leurs erreurs », « hors du sein de l’Église ». Ce qui constitue une source nominative intéressante pour l’historien.

    Jean MAGNAN est né le 6 janvier 1692 et a été baptisé catholique et il a sans doute suivi le catéchisme catholique comme l’ordonne l’article 8 de l’édit de Fontainebleau ; il est le fils d’André, ménager de Joucas, et d’Isabeau GARDIOL. Ses parents ont abjuré le 23 octobre 1685. De toute évidence, ils sont restés secrètement attachés à leur foi puisqu’ils la lui ont transmise. Le cas n’est pas isolé dans cette période. Jean a 62 ans quand il décide d’abjurer. Il est difficile de savoir pourquoi, sans connaître plus précisément les circonstances. Il était officiellement catholique. L’acte fait mention (comme d’autres actes du même registre) de plusieurs enseignements que le curé Julien lui aurait fournis et qui l’auraient convaincu de ses erreurs. Ont-ils précédé ou suivi sa décision ?

    Cette abjuration est tout-à-fait comparable dans sa forme à celles du XVIIème siècle ; dans la typologie des actes, elle correspondrait au type 3 ou forme baroque, à savoir, une forme très détaillée faisant référence à divers éléments du dogme catholique. Selon Furetière, abjurer signifie « renoncer solennellement à quelque mauvaise doctrine », Durand de Maillane y voit « acte par lequel on passe d'une hérésie que l'on nie et que l’on déteste, avec serment, à la foi catholique. » Bien entendu, tout est question de perspective. Les protestants considèrent cela comme une apostasie, le reniement de la foi de leurs pères.

    L’instruction est le préalable à toute abjuration et les actes, sauf dans leur expression minimale, en font mention. Déjà, Augustin d’Hippone dans d’autres temps et circonstances y faisait allusion. Au XVIIème siècle, l’Église catholique a mis en place des moyens d’instruire par le biais des missions, des sociétés et autres compagnies pour la propagation de la foi. Parfois, les curés locaux étaient aussi chargés de cet enseignement. C’est le cas ici, il s’agit du curé Julien. Dans sa trace la plus développée, l’abjuration se déroule ainsi : renoncement aux erreurs, engagement, promesse, profession de foi, soumission aux lois de Dieu et de l’Église, absolution. C’est ici le même déroulement. Jean reconnaît les erreurs de la religion protestante, désire les abjurer, puis faire profession de foi afin d’être remis dans le giron de l’Église catholique. Il reconnaît les points sur lesquels il était dans l’erreur. Les voici :

  • La présence réelle dans l’eucharistie.

Les protestants parlent de Sainte Cène. La question, qui a fait l’objet de nombreuses disputes, au temps de Luther et après, est de savoir si au moment de la célébration de l’eucharistie, la présence du Christ est réelle, spirituelle, symbolique. Les catholiques considèrent qu’elle est bien réelle, et après Calvin, les protestants y voient une présence réelle mais à l’état spirituel.

  •  Le purgatoire.

Il s’agit d’un lieu de transition dans lequel les âmes des défunts morts sans avoir fait une pénitence suffisante, doivent expier leurs péchés avant d’avoir accès au paradis. Les catholiques s’appuient sur le livre des Maccabées que Luther ne retint pas dans le canon biblique de 1534. C’est pourquoi, la théologie protestante ne reconnaît pas le purgatoire.

  • L’invocation ou culte des saints.

Le culte des saints a été rejeté par l’ensemble des réformateurs car il n’est pas mentionné dans la Bible et que le seul médiateur et intercesseur est le Christ. 

  • Le nombre des sacrements

Au temps de la Réforme, c’est un sujet qui a fait lui aussi couler beaucoup d’encre. Le sacrement est un signe par lequel Dieu confirme la grâce promise en Jésus-Christ selon les écrits bibliques. La tradition catholique en reconnaît 7 : le baptême, la confirmation, l’eucharistie, la pénitence, l’onction des malades (extrême onction), l’ordination et le mariage. Chez les protestants ne sont retenus que le baptême et la Cène car ce sont les seuls signes visibles de la grâce de Dieu, institués par Jésus-Christ selon la Bible.

  • La connaissance de la liturgie catholique ou ensemble des rites en usage. 
  • Les indulgences

Nous voici là au point de départ de la Réforme de Luther. Les indulgences sont pour les catholiques des remises de peine temporelle encourues en raison de péchés, après que ces péchés aient été confessés et pardonnés. Cette rémission peut s’obtenir par diverses actions comme les pèlerinages, la visite de reliques, des prières spéciales, mais aussi par de l’argent. Elle peut être partielle ou totale (plénière). C’est au moment de la promulgation d’une indulgence plénière par le pape Léon X, en vue du financement des travaux de la basilique Saint-Pierre à Rome que Luther décida d’afficher ses 95 thèses, donnant ainsi naissance au mouvement de la Réforme. Si les indulgences ont été l’élément déclencheur, il faut comprendre pourquoi : Luther venait d’étudier la Bible en profondeur et avait fini par être convaincu que le salut s’obtient par la foi seule en Jésus Christ comme sauveur, par le moyen de la grâce de Dieu. L’homme ne peut se sauver seul par des œuvres méritoires ou autres mortifications.

    Jean admet avoir été dans l’erreur sur ces questions précises et évoque son aveuglement.  Cela n’est pas sans rappeler l’interprétation de Louis XIV et de l’Église catholique qui tentaient d’expliquer pourquoi des personnes choisissaient la foi protestante :  l’ignorance ou l’altération de la raison comparée à celle des sens qui parfois se trompent. « Car, après tout, il n’est pas étrange que la raison se trompe en un petit nombre de particuliers, puisque les sens mêmes, dont la certitude est si grande, se trompent aussi en quelques particuliers, et qu’il y en a qui voient les choses tout à fait différentes de ce qu’elles sont en réalité. »[1] Il dit détester ces erreurs et y renoncer volontairement sans aucune contrainte. Il se soumet ensuite à l’Église, « hors de laquelle il n’y a point de salut ». Puis il fait la promesse solennelle sur les évangiles de lui obéir et de poursuivre son instruction.  Bossuet, qui a ardemment combattu le protestantisme par ses nombreux écrits, considérait que l’essentiel était de rétablir l’autorité spirituelle de l’Église catholique. Dans une célèbre joute oratoire avec le pasteur Claude en 1678, il en arrivait à la conclusion que si l’on pouvait convaincre les protestants de croire d’abord en l’Église, alors ils croiraient correctement.

Enfin, il est relevé de l’excommunication dont il était l’objet. En effet celle-ci est la peine canonique pour toute adhésion à une hérésie. C’est l’absolution qui a ce pouvoir. Il est donc pleinement rétabli dans la communion de l’Église.

Jean Magnan mourra catholique le 9 décembre 1763.  Le curé précise simplement qu’il est enterré dans le cimetière de la paroisse. Mais il n’indique pas, comme il le fait habituellement « mort dans la communion des fidèles ». Oubli, ou expression d’un doute quant à l’authenticité de son appartenance ?

 

Pour approfondir :

Sur la communauté de Joucas

Sur les abjurations en Provence au XVIIème siècle

                               

   Abjuration de Jean Magnan

         L’an 1754, et le 16 du mois de juin.

         Par-devant nous, curé de cette parroisse et témoins à la fin només, et comparu Jean Magnan, habitant du même lieu, qui, après divers enseignemens qu’il auroit reçu de notre part, reconeissant enfin les erreurs de la religion protestante ou prétendue réformée qu’il auroit malheureusement professé jusqu’à présant, nous auroit demandé d’être reçu à l’abjuration desdites erreurs et à la profession publique de la foit que tient, prêche et enseigne la sainte Église apostolique romaine, et d’être remis en conséquance dans le sein et comunion de ladite Église.

         Sur quoy, nous luy aurions demandé s’il reconoissoit véritablement et confessoit avec un cœur contrit et humilié, en la sainte présence de Dieu, qu’il avoit grièvement péché en adérant aux hérétiques uguenots, croyant leurs erreurs, principalement sur la présence réèle de Notre Seigneur Jésus Christ dans l’eucaristie, sur le purgatoire, l’invocation des saints, le nombre des sacrements, l’usage des cérémonies de l’Église, sur les indulgences qu’elle accorde. Et il nous auroit répondu qu’il le croyoit véritablement et que Dieu dissipant par sa grâce l’aveuglement où il a été jusqu’à présent, il renonce à ses erreurs et à toutes autres de quelle espèce qu’elles soient, qu’il le déteste de tout son cœur, de sa franche volonté et sans aucune contrainte.

         Et luy ayant demandé au surplus s’il reconoissoit l’Église romaine pour la seule vraie Église catolique et apostolique, or de laquelle il ne peut y avoir de salut, et prométoit cincèrement de garder inviolablement sa foy, d’obéir fidèlement à ses lois, et de de faire instruire plus au long de tout ce qu’un bon crétien doit sçavoir, il nous auroit répondu qu’il croit de cœur et confesse de bouche tout ce que croit et enseigne la sainte Église catolique apostolique et romaine, qu’il la reconeit pour la seule vraie Église de Jésus Crist, qu’il promect d’obéir à ses comendemens et de recevoir de son pasteur toutes les instructions qui luy soient nécessaires pour remplir les devoirs d’un bon crétien, ainsi qu’il l’a promis et juré sur les saints évangiles.

         En conséquence de ce, nous curé de ce lieu, en vertu du pouvoir à nous accordés par monseigneur l’illustrissime et révérendissime évêque d’Apt et prince, avons absous ledit Jean Magnan de toute hérésie, excomunications et autre censure éclésiastique dont il pouvoir être lié, et l’avons rétabli dans la comunion de l’Église, dans la participation de ses sacrement et dans tout le droit des vrais fidèles catoliques apostoliques et romains.

         Fait à Joucas, dans l’église paroissiale dudict lieu, en présence de Pierre Boyer, bourgeois, et d’André Porte, cardeur en philosèle, tous de ce lieu, témoins requis et soussignés avec moy, ledit Magnan illittéré.

                                      Boyer                    Porte

Julien, curé



[1] Louis XIV Mémoires pour l’instruction du dauphin.