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jeudi 2 mars 2023

Famille Brun de Castellane

 



La famille Brun de Castellane est associée à la seigneurie de Caille et de Rougon. Balthasar Brun ajouta à son nom celui de Castellane en vertu des clauses du testament de sa mère. Il épousa en 1558 Lucrèce d’Ambrois et eut avec elle Paul, Joseph, Jean-Baptiste. Joseph épousa Honorade d’Albert, fille du seigneur de Régusse, ils eurent plusieurs enfants dont Alexandre et Jean.

Le 15 mai 1655, à Manosque 1, Scipion Brun de Castellane se marie à Judith de Legouche, fille de Corneille, seigneur de Saint-Étienne, des Orgues et de Cruis, et de Dlle Anne Bourdin. Corneille Legouche, était un protestant natif d’Amsterdam. Judith mourra des suites de son accouchement le 9 mars 1679 après la mort de son fils Jean, le 11 février. Avant de mourir, elle a fait son testament, en faveur de son fils Isaac.


L’histoire retient de Scipion qu’il aurait, en octobre 1685 subi la présence des dragons dans sa maison mais n’aurait pas abjuré, contrairement à son beau-frère Jacques Bibaud, seigneur du Lignon 2. Il quitte le royaume de France avec son fils Isaac, alors âgé de 21 ans et s’installe avec lui à Lausanne où il le fait étudier. Isaac mourra à Vevey, le 15 février 1696. Scipion, lui, mourra à Lausanne le 6 mars 1709, âgé de 63 ans 3, après avoir dans ses dernières années été confronté à une épreuve supplémentaire aggravant le chagrin de la mort de son fils. En effet, en 1699, un certain Pierre Mège soldat de la marine du roi, prétend être Isaac de Castellane, seigneur de Caille, revenu de Suisse où il aurait été conduit par un père autoritaire et peu aimant. La cour d’Aix en Provence le reconnaîtra comme tel le 14 juillet 1706 ; toutes les preuves relatives à la mort d’Isaac en Suisse fournies par son père ne seront pas reconnues par la cour de justice d’Aix. Il prendra possession des biens que lui avait laissés Judith de Legouche et se mariera à Madeleine Serry. L’affaire se poursuivra en cassation, au vu des doutes de plus en plus évidents sur sa véritable identité. La sœur de Scipion, ainsi que d’autres membres de la famille, spoliés, tenteront de récupérer leurs biens. Pierre Mège sera condamné finalement par le Parlement de Paris et déchu. Il mourra en prison peu de temps après. Scipion mourra sans avoir vu l’issue favorable du procès en cassation.

Les Brun de Castellane apparaissent dans le registre du pasteur Bouer du Luc, tenu entre 1670 et 1679 :

  • Honorée (de Caille) Brun de Castellane,
    Marraine de Jacques Requiert (06/09/1670)
    Baptême de se sa fille Madeleine Bibaud (16/03/1671)
    Marraine de Paul Jacquet (18/12/1671)
    Baptême de sa fille Angélique Bibaud (22/03/1672)
    Marraine d’Honorée Bibaud (08/01/1673)
    Baptême de sa fille Marguerite Bibaud (20/04/1673)
    Baptise sa fille Marie Bibaud le 18/05/1674)
    Marraine d’Honorée Boisson (19/04/1675)
    Baptême de son fils Henri Bibaud (30/04/1675)
    Marraine de Catherine Bibaud représentée par Dlle Élisabeth Bibaud (30/03/1676)
    Baptême de son fils Jacques Bibaud (07/09/1676)
    Baptême de son fils Jean Bibaud (04/01/1678)
    • Jean Brun de Castellane, parrain de Madeleine Bibaud, représenté par Émile Bardel (16/03/1671)
    • Scipion Brun de Castellane, parrain de Marguerite Bibaud (20/04/1673)
    • Marguerite de Poceau
      Marraine de Marguerite Maillet (22/03/1672)
      Marraine d’Angélique Bibaud (22/03/1672), marraine d’Henri Bibaud (30/04/1675)
    • Judith de Legouche
      Marraine de Marguerite Bibaud (20/04/1673)

    Notes :
    1. Contrat de mariage, notaire Laugier.
    2. Alain COLLOMP, “Les protestants de Manosque et la révocation de l’Édit de Nantes : une identité détruite”, in Événement, identité et histoire, dir. Claire DOLAN, Éditions du Septentrion.
    3. Switzerland, Vaud, Lausanne – Mariages, sépultures, à Lausanne, Ms 376, 1676-1748.



     



      


    vendredi 24 février 2023

    Abjurations à Arles (1677-1685), mise à jour

    Archives communales Arles - Relevés en ligne effectués par le service des archives.

    Arles, Sainte-Croix, registres paroissiaux catholiques, cote : GG 194


    1685

    Image 31

    12/10/1685

    Abjuration de Claude CHENAS de Nîmes, maître teinturier, habitant Arles depuis plusieurs années.

    Témoins : François PRAT, Bernard CLARY, André DOU.

    A fait abjuration de toutes les erreurs et hérésies condamnées par la Ste Eglise notamment celle de Calvin et a fait profession publique de la religion catholique appostolique romaine entre mes mains à ce commis par Mr de GERARD vicaire général du diocèse l'ayant admis à la communion des fidèles et absous des excommunications et censures par lui encourues.

    Signé : MASSON, curé.
    Une croix à côté des signatures des témoins représente la marque dudit Meyzonet.

    vendredi 11 novembre 2022

    Marcel Sicard (1898-1918) Souvenons-nous

     Souvenons-nous de tous ces Marcel Sicard qui sont partis au combat sans jamais vraiment imaginer qu’ils n’en reviendraient pas. Comme l’a écrit Henri  Barbusse, « Ce ne sont pas des soldats: ce sont des hommes. Ce ne sont pas des aventuriers, des guerriers, faits pour la boucherie humaine[...] Ce sont des laboureurs et des ouvriers qu'on reconnaît dans leurs uniformes. Ce sont des civils déracinés »[1]


    Marcel Sicard est né le 21 novembre 1898 à Robiac Rochessadoule,  dans le Gard. Il est le fils de Jules Jean SICARD et de Léa SILHOL.

    Pendant la guerre de 14-18, il est intégré au 116ème bataillon des Chasseurs alpins. Classe 1918, matricule 1164 (recrutement Pont Saint Esprit).



    Le 15 août 1918, il écrit ceci à ses parents. Apparemment, il sort de convalescence, de maladie ou de blessure. (Transcription littérale)

    « Bien cher parents,

      Deux mots pour vous donnez de mes nouvelles qui sont assez bonnes pour le moment. Désire de tout cœur que ma présente vous en trouve tous de même. Suis toujours a faire le charpentier. On monte des baraques Adrien. C'est le filon ou on en fait pas trop et pas pénible. Je pense venir bientôt en perme mais je ne sais pas le jour. J'ai passé le conseil de réforme et on ma mis apte a faire campagne alors vous voyez que j'ai changé. Il semble qu'on ma couflé avec un soufflêt, je suis bien le double que quand j'étais en en convales, mais seulement je me suis soigné ; comme lait œufs et fortifiant, j'ai pris quelque chose ! Car le major m'avait dit que si je me soigné pas, je serais bientôt poitrinaire et alors, pensé si je voulais arrivé à être dans cet état ! Mais maintenant ça va très bien, je peux aller voir fritz, je pense que je pourrais le repousser.

    Je pense que Gaston doit être toujours parmi vous. J'aimerais de pouvoir venir passé quelques jours avec lui, ce qui pourrait arrivé.

    Et le poulain, que fait-il ? Il doit sauter salement avec les chaleurs, il ne doit pas rester trop tranquille. Je vais vous quittez.

                Recevez cher parents frères et sœurs les meilleurs baisers et caresses.                      

    Votre fils et frère, Marcel.

    Bien le bonjour aux cousins et cousines. »

    Il n’aura pas l’occasion de revoir le poulain ni sa famille ; malgré son assurance de repousser fritz, un peu plus d’un mois plus tard, il tombera sous le feu ennemi, dans l’Aisne. 

                                                


    Voici dans quelles circonstances il perdit la vie, ce 18 septembre 1918. Le journal de marche du 116ème bataillon de chasseurs alpins [1] raconte cette terrible journée.

    … Le bataillon quitte ses emplacements à 23 h et traverse en petites colonnes très espacées la région dévastée de Roupy Sary, franchissant sans dommages des zones battues par l’artillerie, qu’on ne peut éviter. (17/09)

    18/09

    À 2 h, tout le monde est en place dans la parallèle de départ. L’ennemi est à quelques centaines de mètres, le chemin dans le talus duquel se terrent les chasseurs est pris d’enfilade par des mitrailleurs, il pleut.  À l’heure H, 5 h 25, gradés et chasseurs mouillés car la pluie continue de tomber, s’élancent hors du chemin creux. Il fait nuit noire, on se dirige à la boussole derrière le barrage roulant vers les mitrailleuses qui claquent avec intensité.

    En 1ère vague la 2ème Cie (capitaine Duhamel) et 3ème Cie, la 1ère Cie, et un peloton de mitrailleuses avec le lieutenant Julien. De nombreuses fusées vertes et rouges jaillissent et le barrage boche se déclenche n’arrêtant nullement l’élan des vagues d’assaut. Les premiers prisonniers faits sont des mitrailleurs restés à leur place jusqu’à la dernière minute. Un épais brouillard augmente encore l’obscurité, les liaisons et l’orientation sont très difficiles. Après une forte résistance à la voie ferrée forcée par le tir en marchant, des mitrailleuses et des fusils mitrailleurs et où de nouveaux prisonniers furent faits, l’objectif intermédiaire est atteint. Pendant cette progression, un boche, après avoir fait « Kamarade », blesse le sous-lieutenant Monteux à la figure.

    À 6 h 30, l’avance continue, le bois Margerin est contourné par le sud-est, les fractions de gauche et la compagnie de soutien le traversent. La progression est difficile, le bois étant un chaos inextricable de ronces, fils de fer, arbres abattus, branchages. Le caporal Deygas, à la tête de 6 pionniers, fait 15 prisonniers, dont un officier.

    À la sortie du bois, 200 m à peine restent à franchir pour s’emparer de la tranchée, objectif final, mais le feu des mitrailleuses est de plus en plus nourri, la progression continue néanmoins et les vagues d’assaut viennent se heurter à un double réseau de fil de fer barbelé intact, qu’on ne connaissait pas. Protégée par nos mitrailleuses et nos VB[2], la première vague essaie de franchir ce réseau, les boches lèvent les bras, mais se ressaisissent peu après, leurs mitrailleuses crépitent à nouveau, fauchant notre première vague. Le capitaine Duhamel et une dizaine de chasseurs sont tués, une cinquantaine sont blessés. Les chefs de section font replier leurs fractions en rampant et sous le feu des mitrailleuses qui rasent le sol, une ligne de parapets individuels s’établit.

    L’ennemi s’acharne sur les blessés. Le brancardier Maurin veut malgré tout leur porter secours, il s’avance en agitant son brassard et est abattu d’une balle après avoir terminé son deuxième pansement.

    À la nuit, le bataillon se reforme sur les lisières du Bois Margerin et la préparation est reprise sur la tranchée ennemie. Le sous-lieutenant Vanemhen commandant la 1ère Cie est blessé. 


    Ses restes reposent au carré de corps restitués du cimetière protestant de Saint-Chaptes.



    Carré des corps restitués, cimetière de Saint-Chaptes

    Monument aux morts, Saint-Chaptes


    Plaque commémorative, temple protestant de Saint-Chaptes







    [1] http://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr/fr/ark:/40699/e005277eaaddfa5c/5277eaaf0ca6f

    [2] VB Grenade à fusil française (du nom de son inventeur Vivien Bessières)


    [1] Henri BARBUSSE (1873-1935), Le Feu, journal d’une escouade (1916).

    jeudi 20 octobre 2022

    Le fromage et les vers, Carlo Ginzburg. L'histoire de Menocchio, meunier frioulan condamné pour hérésie.

     


     

    « Tout était chaos, c'est-à-dire terre, air, eau et feu ensemble ; et que ce volume fit une masse, comme se fait le fromage dans le lait et les vers y apparurent et ce furent les anges » 


    Voilà la conception personnelle du monde, exprimée par Menocchio, à la fin du XVIème siècle. Elle fut considérée par l'Inquisition comme hérétique et le procès qui s'ensuivit conduisit le meunier au bûcher. 

    C’est l’historien Carlo Ginzburg qui, en 1980[1], a fait connaître le destin de cet individu que rien, par sa condition sociale ne destinait à la postérité. Il l’a fait par l’étude méticuleuse des dossiers de tous les procès tenus contre Menocchio. Ouvrage exceptionnel tant par l’interprétation et la mise en perspective des éléments, que par sa qualité d’écriture. Il est devenu, à juste titre, l’ouvrage emblématique du courant de la microhistoire, représenté par l’auteur et ses collègues du groupe Quaderni Storici. Ce courant historiographique donne sa place au « paradigme de l’indice », à l’individu banal, car « la singularité reconstruite prime sur la régularité décrite [2]». Nous sommes donc bien loin de l’histoire quantitative, dominante dès les années 50, insuffisante à elle seule pour donner une vision complète du monde d’autrefois.  Sous la plume de Carlo Ginzburg, Menocchio devient un personnage et nous découvrons à travers ses récits ce que pouvait alors être la culture populaire, curieux mélange des ouvrages en circulation et d’anciennes croyances médiévales. Culture moins étudiée par les historiens que celle des élites, car beaucoup plus difficile à reconstituer.

    La microhistoire, parce qu’elle s’intéresse aux individus plus qu’aux groupes sociaux, réhabilite le récit et Carlo Ginzburg possède aussi ce talent d’écriture. Cela a grandement contribué au succès de l’ouvrage qui fut traduit en plus de vingt langues. Un livre à lire ou à relire.

    Pour en savoir plus sur la microhistoire :

    https://www.appy-histoire.fr/publications/465-la-micro-histoire-ou-le-paradigme-de-lindice

    https://www.youtube.com/watch?v=FIFUjdxPk9s

    Interview de Carlo Ginzburg :

    https://www.youtube.com/watch?v=BriBOQuf8Ls   

    Menocchio, le film (bande annonce) :

    https://www.youtube.com/watch?v=1l09NL-df3Q

     

     

     

     



    [1] Le fromage et les vers, Carlo Ginzburg, publié en 1976 et traduit en français en 1980

    [2] Jean-Yves Grenier.

    jeudi 22 septembre 2022

    André Félix, curé à Mérindol

        Au XVIIe siècle Lourmarin et Mérindol sont les deux bastions du protestantisme provençal.

            À Mérindol, André Félix est déjà curé avant 1668. Jusqu’ à la révocation de l’édit de Nantes, il va faire preuve de beaucoup de zèle, malgré une population à majorité huguenote. Il doit à la fois galvaniser les quelques catholiques de sa paroisse et tenter d’y ramener les protestants. Pierre Motet, curé de Lourmarin, dans une situation quasi identique, évoquait ses difficultés dans un questionnaire posé par l’évêque Grimaldi : une vie modeste avec une portion congrue de 200 livres, un casuel réduit à presque rien du fait de la faible proportion de catholiques et des huguenots occupés à l’empêcher de faire le prône. Dans les villages très protestants de Provence comme Mérindol, les curés sont soutenus par leur hiérarchie ainsi que par la Société pour la propagation de la foi.[1]

            En 1668, André Félix participe au conseil de la communauté au titre de conseiller catholique, à côté de son frère Étienne, originaire de Mallemort. À Mérindol, en 1683, sur 150 maisons, 15 seraient occupées par des catholiques. Il n'en reste pas moins qu'en 1671, la Compagnie pour la Propagation de la Foi se plaint de sa non-résidence et décide d'en faire part à l'évêque de Cavaillon. Peyre, dans son Histoire de Mérindol, nous apprend que vers 1677, des plaintes à son sujet sont à nouveau adressées à l'évêque. Ceci expliquerait peut-être l’existence d’un dossier que j’ai eu en mains, intitulé "Pièces justifiant que le vicaire de Mérindol ne néglige rien en ce qui concerne les religionnaires ".  Il n’est pas daté précisément ; on sait seulement qu’il est postérieur à 1677. Les pièces qui le composent sont précédées d'une introduction signée par Félix lui-même, décrivant le contenu de chaque élément et mentionnant comme témoins de son zèle, le vicaire général de l'évêque et le chanoine Ribert. Félix s'adresse à l'évêque en ces termes à propos des habitants de Mérindol : [...] 

    « lorsqu’ils ont vouleu plaider pour sçavoir s'ils pourront chanter leurs psaumes hors du temple, je l'ay supplié de ne leur accorder plus aucune des permissions qu'on a accoustumé de donner dans le diocèze. »

            La première pièce concerne la légitimité du ministre Théophile Poyet, dont Félix prouve qu'il s'y est intéressé et l'a vérifiée. Il s'appuie sur la déclaration interdisant aux ministres de prêcher hors de leur lieu de résidence. Par une sommation du 9 octobre 1666, il a demandé à Théophile Poyet les preuves de son droit d'exercice à Mérindol. En réponse, le ministre lui a exhibé l'article 24 du synode de Manosque de mars 1665 l’affectant à Mérindol.

            La deuxième pièce concerne l'année 1675 : elle relate l'interruption d'un prêche de Jean Bernard, ministre venu à Mérindol le 21 janvier 1674. Jean Bernard est un pasteur très talentueux et fort renommé dont l'historien catholique Achard a souligné les qualités intellectuelles en écrivant de lui « qu'une probité épurée, un caractère bienfaisant, une affabilité prévenante faisaient aimer Bernard par les catholiques mêmes ». Le récit est fait ici par Joachim Jury, viguier et lieutenant de juge catholique, à la demande de Félix avec qui il est allé interrompre la prédication. Il s'appuie toujours sur la déclaration de 1669 à propos de la résidence des ministres. Bernard était ministre de Manosque, et n'avait donc pas le droit de prêcher ailleurs. Avec trois autres personnes, Félix s'est donc rendu ce dimanche matin au temple, où il y avait "grand nombre de peuple", évalué dans sa note introductive à 1500 à 1600 individus. Ce chiffre semble d'abord excessif, surtout si nous considérons l'évaluation de 900 protestants pour 1682, et si nous pensons que Félix avait tout intérêt à amplifier les choses. Cependant, il faut tenir compte de l'exceptionnelle renommée du pasteur de Manosque, ainsi que de la rareté des lieux de culte en Provence en cette année 1674 ; autant de choses qui ne peuvent qu'attirer au prêche les protestants des alentours. L'intervention se passe sans heurt. Bernard obtempère et cesse sa prédication, alors qu'"il y eut un murmure parmi le peuple".

            La troisième pièce traite de l'affaire du synode de Mérindol tenu en septembre 1677, illustrée par 4 éléments.

    - Félix, gardien de la légalité, a réclamé l'autorisation nécessaire à la tenue du synode ; le récit est fait par le ministre alors en place : Théophile Poyet. Cette autorisation, explique-t-il, se trouve chez Étienne de Chaussegros, seigneur de Mimet, député protestant au synode. Félix se fait insistant, "refusant de se contenter du prétendu extrait de l'ordonnance de Grignan, par maître Boer". Ce dernier est un notaire de Mérindol dont la qualité de protestant ne peut que susciter la méfiance du curé. Enfin, Félix profère une menace : révéler l'assemblée synodale du 18 septembre 1677 et la prédication du même jour faite par le pasteur Maurice, étranger à Mérindol, donc contrevenant à la loi. Poyet termine en répétant ce qu'il a déjà dit : la pièce réclamée se trouve chez le sieur de Mimet, commissaire protestant désigné par le comte de Grignan pour ce synode.

    - À cela s'ajoute un récit fait par Étienne de Chaussegros. Il rend compte de la visite chez lui du curé Félix, de sa requête ainsi que des menaces, les mêmes qui avaient été adressées à Poyet. Suit une copie de cette permission, faite à Grignan le 9 septembre 1677, autorisant l'assemblée le 19 du même mois.

    - Enfin est exhibé un extrait notarié prouvant la nomination d’Étienne Villet comme pasteur à Mérindol. C'est un document très éloquent sur la personnalité de ce ministre. Il connaît bien Félix et ses harcèlements incessants. Voulant éviter la tracasserie subie par Poyet en 1666, il fournit avant qu'on la lui demande, la justification de sa nomination en ce lieu : l'article 34 du synode de Mérindol de septembre 1677. Il le fait par le biais d'une sommation datée du 9 octobre 1677 avec exhibition de l'article, « ledit sieur Félix estant coustumé non seullement de fere observer les édits de Sa Majesté, mais même passer souvant outre avec tout rigueurs, sans nécessité ».

    - La copie de cet article 34 forme le quatrième élément, et nomme Villet à Mérindol pour une année. Il est alors ministre et réside à Lourmarin. Aucune contribution n'est demandée aux habitants de Mérindol, ceux de Lourmarin continuant de pourvoir à son entretien.

                S'agissant de pièces justificatives probablement destinées à la hiérarchie ecclésiastique, se pose la question de leur fiabilité. Félix a pris le soin, et c'est bien compréhensible, de présenter des récits rédigés par d'autres personnes que lui : d'abord Joachim Jury, catholique, Étienne de Chaussegros, protestant, puis Théophile Poyet, pasteur de Mérindol. Le texte de Villet est un acte notarié. Il présente pour le curé un double intérêt : d'une part la citation le concernant est une bonne preuve de son zèle, d'autre part, l'attitude de Villet 11 ans après l'affaire de Poyet, est pour lui un exemple de la crainte qu'il a réussi à inspirer aux pasteurs. Que penser de l'attitude des protestants (Théophile Poyet et Étienne de Chaussegros) qui ont contribué à la démarche de Félix en fournissant des rapports écrits ? Avaient-ils vraiment le choix de refuser ?  Il est certain que non.

                Un enseignement plus large se dégage de tout cela. C'est l'ardeur antiprotestante qui anime le curé de Mérindol, confirmée par le témoignage d’Étienne Villet que nous pouvons considérer comme sincère. Faute de pouvoir convaincre les protestants, André Félix fait appliquer la loi au sens le plus strict. Cependant, il a fort à faire, car le groupe protestant de Mérindol se révèle solide et solidaire, n'ayant pas peur d'affronter et parfois de susciter des incidents. Parmi l'ensemble des curés que j’ai étudiés dans les villages de basse Provence occidentale, Félix est l’un des plus actifs. Les autres apparaissent de manière beaucoup plus effacée.

                 Le clergé séculier de Provence se caractérise par un encadrement épiscopal solide, auxiliaire actif des intérêts royaux. Mérindol, phare du protestantisme provençal, voit converger les assauts de deux évêques, ceux d'un curé motivé, et la surveillance active d’une société de zélés catholiques. S’y ajoutent les efforts de bien d'autres, au nombre desquels un moine de Cadenet. Le Clergé régulier fut un autre acteur non négligeable dans la mission de reconquête que s'était fixée l'Église Catholique.

     

    Pour en savoir plus :

    Forcez-les d'entrer - Les abjurations des protestants de Basse Provence occidentale, 1661-1685, Françoise Appy

    La frontière religieuse à Cadenet: 1598-1685, Françoise Appy



    [1]Proche parente de la Compagnie du Saint Sacrement, la Société pour la propagation de la foi d’Aix, fondée entre 1652 et 1660 se définit ainsi : « … la Provence était encore remplie de quantités de religionnaires qui provignoient et s’estendoient même parfois. Cela fit concevoir de zélés catholiques de la province les premières pensées de surveiller dans la vigne du seigneur, pour empescher a ladvenir de pareilles entreprises. »